Fabrice Midal

Carl Theodor Dreyer que Fabrice Midal aime particulièrement et auquel il a consacré une émission Une vie, une oeuvre sur France Culture (2011) rappelle, dans chacun de ses films, que tout être humain est toujours d'abord divers, un champ de contradictions. Nous sommes des êtres qui ne sommes jamais encore, mais toujours ont à devenir, à s'inventer. La force sociale ne cesse cependant de vouloir réduire et nier cet écart. De nous plaquer sur une identité fixe. 
Comment éviter cette restriction ?
Faire devise de ce vers de Rimbaud : "À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues."
 
Fabrice Midal a été professeur de philosophie, journaliste à La Vie, et pendant plus de dix ans chargé de cours en photographie à l'Université Paris VIII, il est aujourd'hui éditeur (Belfond, L'esprit d'ouverture; Pocket, Evolution), producteur à France-Culture,  auteur d'une vingtaine d'ouvrages, conférencier, fondateur de l'Ecole Occidentale de Méditation…
Tout cela, cependant, ne dit rien, rien de l'essentiel…rien de ce qui fait une vie d'homme, rien de ce qui fait qu'un être humain est pris par un devoir et un travail, rien de l'unité secrète qui nous tient en son coeur et sa flamme.

Voici, néanmoins, quelques questions qui le taraude :
— Comment être ? 
— Comment penser et garder vivant le sens du sacré de la poésie véritable telle qu'elle chante de Sappho à Rilke, d'Homère à Rimbaud, de Pindare à Cummings ?     
— Comment se mettre à l'écoute de la philosophie comme cette épreuve dans la pensée véritable, la plus exigente et la plus nécessaire ?
— Comment préserver et transmettre le sens du dharma (l'enseignement du Bouddha) comme l'éclair ou la brèche d'une lumineuse désappropriation ? 
— Comment apprendre à mieux aimer ? 
— Comment peindre un tableau ou faire un dessin aujourd'hui ? 
— Comment trouver un chemin juste, qui ne fasse aucune promesse, ne nous fasse pas rêver les yeux ouverts, mais dans une réelle lucidité montre comment vivre à l'écoute du sacré ?

 A travers ces chemins apparemment divers, Fabrice Midal tente de discerner la possibilité de penser à neuf l’horizon de la modernité comme l’appel à soutenir le Rien c'est-à-dire l’absence de tout fondement qui signe, pour le meilleur comme pour le pire, notre histoire. Le haut silence qui sait. La brèche qui comme l’éclair vient déceler notre présence de son engourdissement sûr et malheureux.
Cette question de l’absence de fondement — de l’épreuve abyssale de notre propre mortalité et du silence, du sacré comme sauf, ou plus exactement sauveté, hante l’Occident, débouche sur le nihilisme qui en est le refus délibéré. La société du divertissement industriel et cynique en est le symptôme si peu analysé dans sa véritable constitution.
Un tel effort, implique de discerner le chemin qui nous ferait passer du pire au meilleur dans l’écoute de la vérité même de notre temps !

Le Rien est ce que seul, sans doute, les poètes et quelques grands artistes ont su garder, prendre en garde même dans la paume de leur main et tenir dans la terre de leur cœur — quand la plupart des penseurs et des hommes politiques, des « intellectuels » et des capitaines d’industries, des fonctionnaires enragés de leur propre médiocrité et des demi-savants ont abandonné lâchement parfois criminellement cette tâche. Ils ont préférés trouver des consolations et des slogans pour ne pas tenir ce risque inouï — qui implique tout aussi bien de risquer la liberté que d’entrer dans l’amour le plus inouï. Peut-on vraiment vivre sans poser enfin la question de la liberté et de l’amour — hors de tous nos références convenues et si souvent nulles ? Or de sa restriction au sentiment et à la subjectivité de la dictature du « moi » ? N’est-il pas temps de reprendre nombre de nos questions à neuf ? De sortir des bons sentiments et des discours convenus pour affronter notre minotaure et notre labyrinthe ?