Newsletter de mai 2016

Éprouver la splendeur de la terre

Lorsque nous pratiquons la méditation, un mouvement profond se fait en nous. Nous nous posons.

Simplement en nous asseyant sans objectif, nous redécouvrons une plus grande ampleur d’être.
Et c’est d’autant plus important que notre vie ressemble souvent à une course effrénée où nous avons l’impression qu’il nous faut sans cesse faire quelque chose de plus pour pouvoir être.
Or tel n’est pas le cas. Nous pouvons nous autoriser à être.
Tel est le sens de ma manière d’enseigner la pratique de la méditation.

Retrouver la terre

Ce mouvement n’est pas seulement difficile à exercer parce que nous sommes pris par une fébrilité incessante, mais aussi parce que pendant longtemps, en Occident, on nous a enseigné qu’il fallait au contraire quitter la terre, s’élever hors de notre réalité, sortir du monde matériel, laisser notre corps pour nous élever.

Cette conception repose sur la croyance que la réalité la plus belle n’est pas de ce monde et qu’il nous faudrait le quitter pour un ailleurs meilleur. Nous avons vécu durant des siècles dans une telle perspective magnifiquement illustrée par ces vers du très beau poème « l’Olive » de Du Bellay :

« Que songes-tu, mon âme emprisonnée ?
Pourquoi te plaît l’obscur de notre jour,
Si pour voler en un plus clair séjour,
Tu as au dos l’aile bien empennée ?

Là, est le bien que tout esprit désire,
Là, le repos où tout le monde aspire,
Là, est l’amour, là, le plaisir encore.»

Pour Du Bellay, l’amour et le plaisir ne sont pas de ce monde et il faut que notre âme quitte la terre pour pouvoir y accéder.

Or, le mouvement, en un sens révolutionnaire, que nous propose la méditation consiste non à quitter la terre mais à apprendre à l’habiter plus amplement. C’est tout à fait étonnant, la méditation vient ici répondre à l’une des intuitions qu’ont eue les plus grands philosophes du 19ème et du 20ème siècle comme les grands artistes modernes.
Tous nous disent qu’il est temps d’apprendre à se tourner vers la beauté de l’ici-bas — qui toujours porte en elle une énigme.
Grâce à ces artistes et penseurs, la méditation ne nous est plus étrangère mais nous parle de la nécessité de retrouver un rapport neuf au terrestre !

Abandonner la faute

L’idée que ce monde est décevant et qu’il nous faudrait vivre dans un autre qui serait supérieur, inatteignable, pur et parfait, arrive aujourd’hui à son terme. Elle nous semble non seulement injuste mais trompeuse.

Mais abandonner une telle conception, est un acte exigeant. Il nous conduit à faire un saut hors de toutes les pensées religieuses habituelles y compris celles qui œuvrent en nous sans que nous nous en rendions compte.

On me demande souvent pourquoi j’insiste autant sur la dimension de laïcité qui est au cœur de la transmission de la méditation qui m’importe. Là est la raison. Mon engagement n’est pas circonstanciel mais enraciné dans une réflexion sur le sens de notre histoire.

Il y a quelques semaines, j’ai vu le film de Pasolini, L’Évangile selon Saint Mathieu. Le film cherche à témoigner du sens vertigineux de l’enseignement du Christ qui, selon Pasolini, consiste à reconnaître nos fautes, combien nous sommes pris par le pêché. Par nous-mêmes, nous ne pouvons pas nous délivrer du poids de nos erreurs. La seule voie de salut ne peut être donnée que par un acte de foi. Il y a là certes un grand thème chrétien — même s’il n’est pas sûr que ce soit le cœur du christianisme originel. Mais c’est un autre débat.

En voyant le film, j’ai pensé à l’engagement de Rilke. Le poète considère que l’acte de foi nous fait faire un saut hors du monde et qu’il nous faut aujourd’hui faire au contraire l’épreuve pleine et entière du terrestre. S’il y a une faute, elle n’est pas de ne point vivre dans la perfection, de ne pas croire au ciel, mais de manquer à la présence.

Devant toutes les épreuves de la vie, ne nous tournons pas vers un ailleurs mais cherchons à en faire, le plus simplement et le plus directement, l’épreuve.

Nous sommes ici face à une alternative.
Soit nous sommes dans le monde concret et matériel que Pasolini nomme la « rationalité du néocapitalisme bourgeois » — soit nous nous tournons vers le spirituel, ce qui implique de mépriser la terre et de lever notre regard vers un monde idéal.

Rilke offre un tout autre chemin : reconnaître que le mystère de la présence réside ici même, dans la chair du monde. Or là réside le sens de la pratique de la méditation. Il y a un mystère de ce qui est là. Le mystère d’être assis, le mystère de boire un verre d’eau, le mystère d’avoir les yeux ouverts et de regarder le monde en le laissant être pleinement…

Une révolution inentamée

Si depuis le 19ème siècle, nous avons beaucoup lutté contre le projet de quitter le monde pour un ailleurs meilleur, nous ne nous sommes en réalité nullement libérés de cette perspective. Au contraire même. Les crimes totalitaires du 20ème siècle reposent sur un idéalisme forcené — et ce même si cet idéalisme s’est parfois dénommé « matérialisme historique ». Ceux qui ont prétendu se délivrer du religieux, en ont établi un bien plus écrasant encore.

Et aujourd’hui, sous d’autres formes, nous restons prisonniers de ce rêve. Nous n’avons pas appris à célébrer le terrestre. Nous sommes même animés d’une haine féroce contre lui. Pour nous, le terrestre est seulement ce que nous avons sous la main, ce que nous pouvons utiliser pour arriver à nos fins. Chaque jour, nous l’abîmons. Pour nous le terrestre est mort. Les choses, l’eau, les arbres, les animaux ne sont plus rien.

Alors que je préparais mon enseignement, j’ai lu un singulier fait divers. Un jeune homme a violemment jeté son chat contre un mur. Et la scène a été filmée. Elle a suscité une violente réaction contre lui sur internet. La justice s’en est mêlée et le jeune homme a été condamné à un an de prison.

Dans le même temps, des millions d’animaux sont élevés en batterie dans des conditions concentrationnaires insoutenables ! Personne n’est inquiété de ce crime. Nous trouvons que le geste de ce jeune homme est monstrueux mais l’élevage en batterie nous semble un phénomène normal. Autrement dit, inconsciemment nous considérons que maltraiter un chat est incommensurablement pire que de concevoir l’élevage d’animaux comme la fabrication industrielle de calories. L’un est puni de prison, l’autre ne donne lieu à aucune peine et permet sans doute un certain enrichissement.

Il y a pourtant une différence entre le chat qui désormais boite et des animaux qui meurent à la chaîne dans des conditions insoutenables ! Pourquoi cette différence n’est pas vue ?
Je crois que c’est parce que justement nous vivons trop loin du terrestre.

J’ai pris cet exemple, mais il y en aurait des milliers d’autres. Nous ne savons plus habiter le présent. Certes nous avons liquidé le ciel que chantait Du Bellay, mais sans, malgré nos déclarations d’intention, retrouver la terre. Nous avons du coup perdu confiance, confiance dans le monde, confiance dans la vie. Je crois que la méditation pourrait ici nous aider grandement.