Newsletter d’avril 2015

Éthique et méditation

Entretien avec Hadrien France-Lanord

J’ai animé en 2015 un séminaire avec le philosophe Hadrien France-Lanord dont le thème était Éthique et méditation. Nous avons eu cet entretien pour présenter l’événement.

Pourquoi faire ce séminaire sur l’éthique ?

— Fabrice Midal :  Comme j’y insiste dans Comment la philosophie peut nous sauver ?, la pensée tend à être remplacée par de l’idéologie :  des idées toutes faites qu’on se contente de répéter sans les penser. L’un des axes de l’idéologique actuel est la disparition de l’ordre politique remplacé par l’ordre économique — ce qui signifie que l’ordre de la gestion prend le pas sur ce qui permet aux hommes de vivre ensemble. Les conséquences de cette situation sont lourdes.
Tout est désormais « géré » — nos comptes en banque, les êtres humains dans une entreprise, nos émotions, nos enfants… J’ai souvent décrit le poids que cette situation fait peser sur nos existences expliquant tant de nos souffrances, de nos découragements et de nos renoncements.
Mais ce que je voudrais dire ici est que cet ordre économique s’appuie sur deux phénomènes.
Le premier que j’appelle la dictature de l’utilité (ne plus rien considérer qu’à partir de ce à quoi il sert : aussi bien une chose, un fleuve ou un arbre, un animal que désormais l’être humain devenu « ressource humaine »).
Le second : l’irrationalité d’une pseudo-rationnalité que l’on impose partout. Il s’agit ici de prétendre que la complexité du réel peut être ramenée à quelques équations simples, gérables. Or voilà qui est n’est absolument pas rationnel et repose sur la confusion entre lois scientifiques et calculs statistiques, la négation du fait que le futur n’est jamais déjà présent dans le présent et enfin que le réel a une complexité qu’il faut respecter.  Si au xvie siècle, les rois ne prenaient pas de décisions sans en parler à leurs astrologues, aujourd’hui, nos dirigeants veulent l’avis d’experts — qui en réalité ne peuvent pas plus que leurs ancêtres prévoir l’avenir qui n’est jamais déjà écrit.
Ce qui se joue dans cette situation, c’est tout simplement la négation de la dimension éthique. Car l’éthique implique de devoir se décider dans une situation donnée, unique — celle-ci et seulement celle-ci — sans pouvoir disposer d’une certitude indiscutable. Autrement dit l’éthique est l’espace où je dois me décider ici et  maintenant.

— Hadrien France-Lanord : Que l’éthique soit une espace de décision, c’est très certain, mais toute la question est de savoir comment se prend une décision. Et d’abord, qu’est-ce qu’une décision ? Est-ce le seul fait d’une volonté humaine, un pur pouvoir décisionnaire, comme on pourrait l’appeler ? N’y a-t-il pas plutôt dans toute vraie décision quelque chose qui se décide, presque à notre insu, en un sens, ce qui ne signifie pas pour autant que nous sommes simplement le jouet de circonstances extérieures. Que signifie décider et quel type de responsabilité émane d’une vraie décision, voilà des questions proprement éthiques, qui supposent un énorme travail de clarification, qui met en jeu l’essence même de l’être! humain, et dont notre monde croit pouvoir se dispenser en confiant tout, en effet, à une sorte de calculabilité générale, si irrationnelle qu’elle puisse parfois être dans ses mécanismes comme dans ses résultats.

Mais qu’est-ce que l’éthique ?

— Hadrien France-Lanord : Parmi toutes les choses, comme le politique ou l’économique, qui souffrent aujourd’hui d’un cruel manque de pensée, l’éthique est peut-être le domaine où le défaut de pensée est encore plus grave, car il est masqué par une sorte d’affairement éthique dans tous les domaines : dans le business, en médecine, etc. Désormais on gère de l’éthique comme on gère aussi tout le reste. C’est presque un label, qui garantit que l’homme a pu courir en plein air, qu’il a mangé du bon grain, qu’il est bien traité… J’ironise sur cette labellisation, mais elle incarne la réglementation généralisée, la normalisation sécuritaire, à laquelle nous sommes partout soumis et dont on a tendance à penser qu’elle r&ea! cute;pond à un besoin éthique. L’éthique serait une garantie. Or c’est d’abord une question, et une question qui ne peut que demeurer comme telle. Certes, il y a de nombreuses choses à expliquer, comme le sens premier du mot – le séjour, l’habitation proprement humaine –, la manière dont il est au cœur de la pensée grecque, poétique d’abord, puis philosophique ; cette clarification est un travail essentiel pour comprendre de quoi il retourne en matière d’éthique, mais qui ferait justement apparaître que ce qui est essentiellement éthique, tout ce qui relève de l’habitation humaine du monde, est pour l’existence une aventure et un risque – c’est au fond la mise en jeu elle-même du sens, et cela ne peut être qu’une question. Pour l’homme, il n’y a rien de plus « ! insécuritaire », comme on dit dans le jargon! actuel, que la question du sens. C’est peut-être un des enseignements importants de la tragédie grecque.

— Fabrice Midal : Lisant Rilke avec beaucoup d’attention, je suis frappé de voir comment il ne cesse d’interroger cette énigme. A nous, les êtres humains, il n’est pas donné comme à l’animal, à l’ange mais aussi à l’enfant d’être exactement ouvert là où il est. Nous avons perdu le paradis.
Cette situation est difficile pour la plupart des hommes. Ils vivent désormais dans une certaine inauthenticité, loin de leur propre source, dans un douloureux exil d’autant plus cruel qu’il n’est pas même éprouvé comme un exil.
Mais Rilke ne cesse de montrer qu’il existe cependant un chemin : assumer la singularité de notre situation. Assumer que nous devons vivre sur la brèche — et alors et alors seulement nous pourrions retrouver d’une toute autre manière, une certaine innocence. Là est le sens de l’éthique qui définir la singularité et le risque de la condition humaine.
Autrement dit, nous ne sommes justes qu’au prix d’un effort sans cesse à reprendre. Nous ne pouvons pas rester comme l’animal simplement ouvert à ce qui est. Nous ne sommes pas comme l’ange d’emblée ouvert aux espaces infinis. Nous, l’ouverture, il nous faut la gagner d’une manière éminemment terrestre, dans la finitude de notre existence. Je crois que la pratique de la méditation se situe ici. Méditer c’est trouver le séjour éthique, trouver l’espace pour agir avec justesse, justice et présence — d’une manière qu’il faut chaque fois reprendre à neuf.

De quoi allez vous parlez thématiquement lors de ce séminaire ?

— Hadrien France-Lanord : Nous allons poser la question éthique en commençant par le commencement, c’est-à-dire le monde grec (éthique vient du grec éthos), et en particulier la poésie tragique des Grecs, parce que c’est dans cet horizon, à la fois la poésie et la tragédie, que la question éthique a trouvé sa première formulation la plus explicite. Sophocle sera ici notre guide, parce que chez lui en particulier, cette question éthique, en plus de recevoir un visage bouleversant de beauté et d’intensité, se formule d’une manière telle que les échos sont nombreux avec notre modernité et la situation dans laquelle l’humanité se trouve aujourd’hui, après ce que Nietzsche a pu appeler la « mort de Dieu ».

— Fabrice Midal :  Nous allons poser le socle d’un travail que nous mèneront ensuite sur plusieurs années. Ma conviction est que défendre l’éthique aujourd’hui est une question décisive. Comment résister à l’inhumanité ? Comment trouver un chemin qui soit juste et ne nous enferme pas narcissiquement en nous mêmes ? Telle est l’exigence éthique.
A partir du travail mener par Hadrien France-Lanord sur Sophocle, je montrerais comment cette question éthique hante toute poésie authentique.

Mais quel est le lien entre éthique et poésie ?

— Hadrien France-Lanord : Pourquoi l’éthique a trouvé sa première formulation en Grèce à travers des poèmes ? C’est une vraie question, et en nous plongeant dans ces poèmes, en pratiquant ces poèmes, si je puis dire, je crois qu’elle trouvera d’elle-même, pour chacun, une sorte de réponse. Mais remarquons d’abord qu’il n’y a pas d’habitation humaine, pas de séjour humain – donc pas d’éthique au sens propre – en dehors de la parole. Quand on s’aperçoit que la poésie n’est pas un secteur de l’activité culturelle parmi d’autres et qu’on commence à entendre – à éprouver dans sa chair – que la poésie est la dimension dans laquelle la parole est vraiment parlante, dans l’amplitude maximale de sa résona! nce, quand on a fait cette épreuve, je crois qu’on est en état de comprendre le lien entre éthique et poésie. Ce ne sont pas des considérations pour intellectuels ; je vis avec la conviction intime que tout être humain, pourvu qu’on le ménage, a la possibilité de faire cette expérience. Je défie quiconque de lire les premières pages d’Électre de Sophocle et de ne pas frissonner de tout son être devant une pareille déferlante, où le chant et la douleur d’exister ne font plus qu’un.

— Fabrice Midal :  Je crois vraiment que lire des poèmes permet d’être tout à fait concret. Cela nous montre de manière très évidente comment vivre de manière éthique, c’est-à-dire dans la complexité du réel, dans l’impossibilité d’être certain de nos décisions mais en devant assumer le risque qu’elles nous font prendre.

Pourquoi, Fabrice, insistez vous autant sur le lien entre méditation et poésie, choisissant d’ancrer la transmission de la pratique de la méditation dans l’espace de la poésie et plus amplement de l’art ?

— Fabrice Midal : C’est là en effet le socle à partir duquel j’ai fondé l’École occidentale de méditation. Sans qu’il y ait là un jugement de valeur, la religion n’est plus vivante. Comme le dit Rilke, « Nos traditions ont cessé d’être conductrices, branches mortes que n’alimente plus l’énergie des racines. ».  Nous ne pouvons rien y faire. Le fil de la tradition est rompu. Rien n’est plus assuré, ou comme le dit un autre poète René Char :  « notre héritage n’est précédé d’aucun testament ». La poésie nous montre comment faire de cette situation, la chance d’un autre commencement.
La méditation ne peut pas être introduite en Occident en ayant recours à des traditions religieuses qui ne sont plus vivantes. La poésie qui garde la source fraiche, peut nous permettre d’en préserver la saveur unique.
On ne comprend pas toujours cet engagement car par ailleurs, je reconnais bien évidemment que la pratique de la méditation aussi bien de la pleine présence que de l’amour bienveillant vient de la tradition bouddhique que j’ai étudié et étudie encore avec passion. Mais mon rapport au bouddhisme est d’abord libre et poétique. Je ne me situe pas religieusement par rapport à cette tradition.
Je crois qu’il faut accepter ne pas répéter ce que l’on a appris mais qu’il nous faut prendre le risque de creuser notre propre expérience, d’interroger les textes, la tradition, la source, l’ardeur et l’aspiration sans parti pris. Je ne vois pas comment faire ce travail sans la poésie. Du reste, celui qui m’a ouvert les yeux, Chögyam Trungpa, quand il arriva aux Etats-Unis demanda sans cesse : « mais où sont les poètes ? ». Pour lui, c’était par ce dialogue qu’il pensait pouvoir planter le drapeau de la pratique en Occident. Et par un singulier hasard, il rencontra les plus grands poètes américains qui lui donnèrent une profonde inspiration.