Newsletter d’août 2018

Hommage à Michel Cazenave

photo de Michel Cazenave
Je n’ai plus aucun souvenir de comment nous nous sommes rencontrés. Car comme tant et tant de gens, j’ai connu Michel bien avant. En l’écoutant. En le lisant.
Sa voix sur France Culture, sa manière d’interroger ses divers interlocuteurs, ont été des moments précieux pour tous ceux qui cherchaient un chemin hors de la barbarie de la calculabilité effrénée…

Michel Cazenave a ouvert une porte décisive. C’est tout simple : il a montré qu’interroger l’énigme même de notre existence, en direction de ce que l’on pourrait nommer « mystique » pour reprendre le mot de Bergson et de Wittgenstein, ou « spirituel» pour reprendre un mot aujourd’hui plus courant, nécessite la plus grande rigueur.
Ce n’est pas du tout évident. En général, la question spirituelle est abordée de manière vague, floue, paresseuse. On confond l’invitation à dépasser l’enfer de la logique avec un renoncement à toute exigence de pensée.
Or respecter l’inconnaissable demande un surcroît de précision et d’intelligence — intelligence qui n’a plus rien de fermé, d’abstrait, de conceptuel. Michel Cazenave a été pour beaucoup, pour moi, un formidable exemple de cette exigence.
Ce que j’ai aussi tant aimé de lui, c’est sa disponibilité et sa curiosité. Il était ainsi d’une ouverture profonde, heureuse et libératrice. Il était complètement libre de cet orgueil qui fait que tant de gens de lettres finissent par ne plus être qu’une caricature de leur propre image.
Michel, lui, était toujours à l’écoute de l’altérité du questionnement et il était, du coup, toujours partant pour vivre à la hauteur d’une rencontre réelle, toujours soucieux de favoriser ce qui préserve et éclaire.
D’une manière plus secrète, Michel Cazenave savait que la lumière est inséparable de la nuit et que l’on ne peut parler de la nuit sans évoquer la lumière. Nous vivons en un temps ou, partout, on nous invite à une sorte de lumière sans ombre, sans nuit — une lumière fausse, fabriquée, une lumière qui aveugle mais qui n’éclaire plus, qui ne guide plus. Je crois profondément que Michel Cazenave a su ainsi préserver l’énigme. Enigme au cœur de la vie, du risque et surtout peut être des noces du masculin et du féminin.

Fabrice Midal

En hommage voici une vidéo :

Lors d’une intervention dans l’École occidentale de méditation

Alexis Lavis qui a bien connu Michel Cazenave aussi, et qui lui avait commandé son Jung pour la collection qu’il dirigeait chez Oxus, a bien voulu se joindre à moi dans cet hommage.

On entendit à nos confins cette grande voix inquiète et grave de mystère
et qui n’est pas souvent réentendue, ni souvent conviée.
Saint-John Perse

Contre les heures prises d’étiolement, heures réduites de positivité, résonne encore la voix de Michel Cazenave qui fut juste et généreux dans son œuvre d’au-delà.

Elles étendirent à de plus larges bords la mesure française.

Compagnon et gardien du compagnonnage, nous vous devons cette conscience d’un cercle d’amis qui se confient fragiles à l’invisible. Et notre dette, nous ne la paierons pas, afin que vous restiez pour nous, toujours, celui qui donna du crédit.

Votre mort nous approfondit à nouveau et l’amitié nous conduit à suivre encore avec vous l’Homme cerné d’abîmes sur sa route quotidienne.

Alexis Lavis, Pékin, 23 août 2018