Newsletter d’août 2016

L’innocence, l’Ange et la faute

Nous avons raté quelque chose. Nous avons fait une connerie. Nous n’avons pas su répondre à une main tendue. Nous avons été absents alors qu’il ne le fallait pas. Nous avons été en dessous de tout. Nuls.

Nous croyons d’ordinaire que nous ne pouvons plus revenir en arrière. Voilà c’est comme cela. Il nous faudra vivre avec ça.

Nous nous en voulons ou encore nous nous justifions. Mais cela ne règle pas du tout le problème. Le poids de nos échecs nous pèse.

Nous continuons bien sûr à vivre, à faire comme si de rien n’était, mais au fond de nous, nous sommes profondément déçus.

La méditation est une approche tout à fait surprenante car elle nous fait revenir à l’innocence. Comme au jeu de l’oie, en méditant, nous revenons à la case départ.

Cela semble impossible, fou — et pourtant nous en faisons l’expérience de façon toute simple chaque fois que nous pratiquons.

Non pas que nous fassions comme si de rien n’était. Ou encore que le passé soit effacé. Non bien sûr. Mais tout en soutenant les conséquences de nos actions, nous revenons au point originaire.

Voilà ce qu’explique le poète Rainer Marie Rilke, le 18 Novembre 1920, dans une lettre à Merline :

«  Toujours au commencement du travail il faut se refaire cette innocence première, il faut revenir à l’endroit naïf »

Il faut être poète pour oser un tel propos, car d’ordinaire, nous pensons l’inverse : il faut toujours élaborer de nouvelles stratégies, pour être plus malin ou plus efficace.

L’innocence

La notion d’innocence implique d’être sans calcul — simplement disposé et ouvert.

Par exemple, regarder une vache avec innocence c’est la voir comme pour la première fois. A l’inverse, vous pouvez la regarder en cherchant à déterminer de quelle race elle est, combien elle pèse, son prix, son rendement etc.

Pour le dire autrement, l’innocence est une manière d’être libre de la conscience qui juge, jauge et qualifie. C’est regarder quelque chose comme pour la toute la première fois.

Cette expérience est au cœur de la peinture moderne. J’aime particulièrement un tableau de Kandinsky où l’on voit une vache avec des taches de couleurs (1911, Munich). Kandinsky voit les taches de la vache mettre l’espace tout entier en mouvement — devenir paysage. En la regardant, Kandinsky nous apprend à voir le monde en oubliant tout ce que nous savons ! A faire une expérience neuve. A devenir innocent.

N’est-ce pas magnifique ? Pour nous l’innocence, c’est précisément ce qui ne s’apprend pas. Eh bien, il est possible de l’apprendre. Mais la difficulté est que l’innocence ne s’apprend pas à la manière d’une information nouvelle mais en nous posant simplement dans le présent vivant. Et en effet se poser dans le présent, ne rien faire, s’apprend !

C’est tout simple. Il suffit de s’asseoir pour de bon. D’être simplement présent à ce qui est. Et peu à peu, se décantent nos conceptions et attentes.

Le commencement

Quand je retrouve cette innocence, c’est-à-dire quand toutes mes préoccupations, mes préconceptions, mes peurs se sont posées, alors je peux me relier à la situation à neuf. Je peux faire quelque chose que je n’avais pas prévu. Il m’est possible de commencer pour de bon, quoi que ce soit. Je ne me sens plus prisonnier du passé.

Quand quelqu’un s’engage dans la peinture, il pourrait se dire « mais il y a déjà des millions de tableaux qui ont été réalisés ». Et pourtant, il faut qu’il décide de peindre comme si on n’avait encore jamais fait un seul tableau.

Rilke dans Les cahiers de Malte Laurids Brigge écrit ce passage magnifique:

« Est-il possible qu’on n’ait encore rien vu, reconnu et dit de vivant?
Est-il possible qu’on ait eu des millénaires pour observer, réfléchir et écrire, et qu’on ait laissé passer ces millénaires comme une récréation pendant laquelle on mange sa tartine et une pomme?
Oui, c’est possible… »

Nous pourrions penser que Rilke est fou, qu’il n’est jamais allé dans une bibliothèque !
Il verrait combien on a réfléchi et écrit. Et pourtant, en réalité, Rilke a tout à fait raison. Tout être humain doit toujours commencer à neuf.

L’ange

Voici le passage où se trouve la phrase de Rilke :

«  Toujours au commencement du travail il faut se refaire cette innocence première, il faut revenir à l’endroit naïf où l’Ange vous a découvert quand il vous rapportait le premier message engageant ; il faut retrouver derrière les ronces, cette couche où alors on était endormi, cette fois-ci on n’y dormira pas : on va prier et gémir — n’importe ; si l’Ange daigne venir, ce sera parce que vous l’aurez convaincu, non pas avec des pleurs, mais par votre humble décision de commencer toujours ».

Rilke identifie l’innocence à la venue de l’ange.
Pourquoi ?
Pour montrer que cette innocence n’est pas une sorte d’identité, ou une qualité, mais vient nous visiter. Elle ne nous appartient pas.
Et pourtant, elle est là au plus profond de nous. Il faut juste apprendre à l’écouter. A ne plus la recouvrir de toutes nos explications habituelles qui nous empêchent d’entendre cette sagesse qui en nous sait. Il suffit de l’écouter. De l’interroger. De lui demander.
C’est un point tout à fait important. Lorsque nous méditons, à un moment nous sommes perdus dans nos préoccupations. Nous calculons, prévoyons, planifions. Et d’un seul coup nous revenons à la simplicité ou plutôt la simplicité nous gagne.

Parfois alors l’ange vient. Et il vient non parce que nous avons su l’appeler avec force, parce que notre volonté aura été ferme, ou encore grâce à l’intensité de nos larmes, mais simplement par notre humble décision de commencer. De nous tourner vers l’espace ouvert.

Je crois que là réside le sens profond de la méditation. Nous sommes en amont, ayant accepté de ne plus rien savoir. Au lieu pur et sans offense. On s’arrête et on laisse l’ange nous apprendre à être un peu plus humain.

La faute

Pourquoi est-ce si important de savoir que l’innocence ne nous appartient pas, mais survient toujours par surprise et en nous émerveillant ?
Parce qu’à la seconde où nous croyons être innocents, nous entrons dans le mal.

Il existe une tendance profonde chez les êtres humains de croire que le mal est de la faute de l’autre — et que si on se débarrassait de cet autre, on aurait enfin dans une société « pure ». Selon les points de vues, ce mal c’est par exemple les marxistes, les capitalistes ou encore les réfugiés… Si nous pouvions les écarter, alors tout irait bien, croyons-nous.

L’innocence consiste donc à ne pas mettre le mal à l’écart de soi. Voyez, c’est là aussi tout à fait différent de ce que nous croyons spontanément. Si je suis innocent – c’est que je n’ai aucun rapport au mal. Et si j’ai rapport au mal, — c’est alors que je ne suis en rien innocent.

Or en réalité, il faut y insister, l’innocence, je ne la possède pas, je peux juste la retrouver un moment. La laisser me visiter. C’est pourquoi l’innocent ne peut pas savoir qu’il est innocent sans perdre par là aussitôt son innocence.

Pour le dire autrement : Celui qui est habité par l’innocence ne le sait pas. S’il le sait, il n’est plus vraiment innocent.

Il faut donc énoncer le paradoxe suivant : il y a une innocence que chaque être humain peut découvrir mais à l’instant où celui-ci croit la posséder, il l’a perdue.
Être innocent c’est toujours s’étonner qu’une innocence vienne à nous qui n’est jamais tout à fait nôtre.

Sénèque remarque dans une de ses lettres :

« Eh bien le mal, il ne faut pas croire qu’il s’est imposé à nous venant de l’extérieur ; il n’est pas en dehors de nous, il est à l’intérieur de nous […] Il faut travailler pour l’en faire sortir. »

C’est parce que je connais la force du mal, son emprise, que je peux être innocent. Freud a en ce sens raison de souligner qu’il existe une « tendance native de l’homme à la méchanceté, à l’agression, à la destruction, et, donc, aussi à la cruauté ». Nous ne pouvons pas parler de la méditation, de l’innocence, si nous ne reconnaissons pas aussi qu’il y a cette tendance effroyable de l’homme à la méchanceté. Il y a un mal en nous qu’il s’agit de reconnaître a! vec un véritable discernement.

Autrement dit, la méditation consiste en deux mouvements. D’une part, revenir à l’amont de notre existence et se laisser toucher par l’innocence. D’autre part, discerner notre propre violence et agression, notre haine et jalousie — sans en faire pour autant toute une histoire.
Alors et alors seulement, l’innocence pourrait être préservée.