Newsletter de mars 2015

La leçon de l’enfance

Surmonter la fatigue d’être et retrouver
le pays « sans nom »

Méditer nous permet de retrouver l’enfance, ce moment où rien n’était encore usé et fatigué. Car si la répétition des mêmes impressions nous donne la possibilité d’être plus rapide, de gagner en précision voire parfois en profondeur, le risque qu’elle émousse tout est redoutable. En vieillissant, nous ne faisons en effet plus vraiment attention. Tout est filtré par notre volonté de savoir et de comprendre. Nous perdons notre lien intrinsèque avec les choses et les pierres, les animaux et les arbres.
Nous comparons, reconnaissons et évaluons mais nous n’arrivons pas à entrer dans l’expérience nue.
L’enfance est au contraire le monde du « sans abri », loin du langage et des formes convenues. En ce sens, l’enfance a quelque chose à voir avec un espace que nos noms habituels ne griffent pas de leur charge.
Observons un enfant qui découvre la neige. Il est capable de l’accueillir pleinement, avec un sentiment d’inconnu qui lui confère une incroyable saveur car l’expérience n’est pas retrouvée ni comparée, elle est unique. En la regardant, l’enfant devient neige. Il ne la considère pas.

Pratiquer la méditation, c’est retrouver ce pays « sans nom ».
Nous n’avons plus besoin d’étiqueter notre expérience. Le langage s’allège.

Fidélité à l’enfance

Rilke, dans « L’élégie inachevée » dit ceci :

« Qu’il y ait eu une enfance, cette fidélité sans nom
des célestes, cela, ne laisse pas le destin te le révoquer
»

Lire un poète, c’est comme recevoir un coup de poing dans l’estomac. Il parle d’une autre manière. D’une manière indiscutable.
Notre responsabilité tient en effet, à ceci : ne pas révoquer notre enfance. On demande souvent, de manière un peu niaise : Qu’est-ce qu’une vie réussie ?
Voici une réponse un peu sérieuse : une vie où nous préservons un rapport au monde libre de l’usure de ceux qui savent, de ceux qui contrôlent, qui gagnent, qui sont en pleine conscience.

Une vie réussie ? — Une vie libre de cette conscience qui sépare et juge, qui considère tout en s’en séparant et en brisant ainsi l’unité initiale de l’existence.
Nous l’avons oublié. On croit de manière malheureuse que la réussite consiste à perdre l’enfance pour vivre dans une sorte de tunnel – un peu comme les coureurs qui ne doivent pas quitter leur couloir. Ce que nous appelons alors « réussite » repose en vérité sur un aveuglement premier : être coupé de tout, isolé, centré sur soi-même et seulement soi-même.

Rilke parle de l’enfance dans un autre texte : « L’enfance est le royaume de la grande justice et de l’amour profond. Aucune chose n’est plus importante qu’une autre entre les mains de l’enfant. Il joue avec une broche en or ou bien avec une petite fleur blanche des près. Quand il se lasse, il les laissera tomber l’une et l’autre avec la même indifférence, oubliant qu’éclairées par sa joie, elles brillaient l’une et l’autre du même éclat. Il ignore l’angoisse de la perte. » Et en effet, l’enfant que nous décrit Rilke est auprès des choses et du monde – pleinement ouvert à elles. Parce qu’il ne calcule pas, il se porte vers l’avant tandis que l’adulte s’étouffe peu à peu à vouloir sans arrêt vérifier ce qu’il fait. Son obsessio! n de durer, le prive de tout rapport plein et entier au temps – en son risque.
La méditation consiste à ne rien faire, à ne rien chercher à obtenir — simplement toucher cette enfance en nous qui nous remplit jusqu’au bord.

Trois petites leçons pour la vie de tous les jours

On pourrait reprendre cette leçon de l’enfance en la présentant en trois maximes.

1. Fais confiance à l’immédiateté

Notre enfance n’est pas passée. Elle est en nous. La libérer, c’est accepter de mettre entre parenthèses la volonté de tout comprendre.  Tel est le sens de l’attention qui ne consiste pas à avoir conscience de quelque chose, à regarder quelque chose, à gérer, à contrôler mais à « être avec », à entrer dans un rapport d’immédiateté.
L’enfant, nous dit Rilke, partage avec l’animal un rapport à une immédiateté profonde et simple.
Au contraire, l’adulte calcule et explique — et ne fait ainsi que se mettre à distance du monde. Tout  pour lui doit être médiatisé.
En ce sens, méditer, c’est ne rien faire d’autre qu’être là où nous sommes. Pleinement. Simplement.

2. Méfie-toi de l’asphyxiante culture

La méditation comme l’enfance sont libres de la complexité de la culture. C’est pourquoi, méditer, c’est quitter la culture et son ensemble de leurres et de mensonges. Il devient alors possible de toucher le simple et le simple n’est pas facile, mais il est clair.
Les plus grands peintres consacrent parfois leur vie entière pour apprendre à faire simple. Pensons au mot de Picasso disant «  À huit ans, j’étais Raphaël. Il m’a fallu toute une vie pour peindre comme un enfant. »
Mais paradoxalement, telle est aussi la philosophie : désapprendre ce qui partout se présente comme vérité et qui n’est que l’idéologie, la culture comme idéologie. Apprendre à penser le plus simplement.

Voilà le sens de la pratique de la méditation : se poser, entrer en relation à son corps, à sa respiration, toucher la justesse du rapport à son esprit. Etre là, comme un enfant. Ne rien savoir de trop. Ne plus même avoir besoin de savoir.

3. Ne sépare pas la gravité et l’innocence

Toute la journée, nous subissons des injonctions qui impliquent de révoquer l’enfance en nous, d’abandonner cette innocence, cet état où nous ne savons plus rien. Nous sommes sommés de devenir des experts, de montrer qu’à nous, on ne la fait pas.
Ensuite, pour renforcer la malédiction, nous faisons semblant que la gravité n’existe pas, refusant de prendre notre vie au sérieux, refusant de nous mettre réellement au travail. Il faut avoir l’air « cool ». Nous fabriquons ainsi un leurre pour combler l’innocence perdue.

La méditation nous apprend à garder ensemble l’innocence et la gravité. A être comme un enfant de l’illusion et à porter son fardeau (autrement dit, cesser de prétendre être libre de toute souffrance).
Nous avons à tenir notre propre être et à accueillir notre propre douleur.
S’abandonner n’est pas du tout se laisser aller. Et telle est la véritable dignité de l’être humain.