Newsletter de mai 2015

L’angoisse et la louange infinie

Méditer c’est faire en sorte que tout ce que nous rencontrons dans notre existence devienne l’occasion d’apprendre à devenir un être humain — les difficultés comme les expériences heureuses. Voilà ce que j’aimerais arriver à vous montrer à travers les lignes qui suivent.

La souffrance et l’illusion

Croire que nous serons un jour libérés à jamais de toute souffrance est une illusion. La souffrance de notre enfance, la manière dont nous avons parfois été blessés, un chagrin d’amour, la perte de ceux que nous avons aimés, ne disparaitront jamais vraiment.
Mais nos souffrances peuvent être reconnues et cesser de nous heurter pour devenir part de nous-mêmes.
J’ai perdu mon grand-père quand j’avais dix-huit ans. Cela fait bien des années maintenant. Et pourtant mon chagrin est toujours là — mais ce chagrin est aussi, en moi, l’espace où la présence de mon grand-père ne cesse d’être et de m’accompagner.
Pour nous, soit il faut se débarrasser de la douleur, soit nous pouvons nous y complaire et en faire par exemple un élément de notre identité. Nous avons du mal à entendre le génie de la pratique de la méditation qui nous engage à ne pas brandir notre douleur comme un trophée, et à ne pas, non plus chercher à nous en débarrasser à tout prix.
Reconnaître la souffrance n’a strictement rien à voir avec une attitude doloriste.
Or voilà qui reste pour la plupart d’entre nous une véritable énigme. Nous avons le sentiment qu’entrer en rapport à l’ampleur de notre douleur, à ce qui, en nous, est blessé, est une attitude négative et vaine.
C’est tout à fait faux.
La spiritualité comme la psychologie apparaissent aujourd’hui comme des méthodes pour ne plus être en rapport à la douleur, regarder les choses de « manière positive ». Elles nous égarent.
Car, étrangement, si nous lisons un poème de René Char, un livre de Proust ou que nous regardons un tableau de Cézanne, nous sentons qu’il y a un élément de douleur contenu dans ces œuvres. Si nous écoutons un quatuor de Mozart ou une sonate de Schubert, nous avons parfois les larmes aux yeux — mais cela ne nous inquiète nullement et nous éprouvons même cette expérience comme bénéfique.
Pourquoi une telle différence ? L’art est-il plus près ici de la vérité que la psychologie, que la spiritualité et qu’un certain discours social aujourd’hui prédominant ?

La méditation ou comment apprendre à « être en sureté dans le danger »

Dire que méditer est une manière d’entrer en rapport à la souffrance ne nous est pas familier.
Et pourtant, ignorer cette possibilité nous prive de la véritable ressource que contient la pratique. En réalité, la pratique de la méditation vise à nous apprendre à saluer l’angoisse. Cela ne veut pas dire que nous l’acceptons, ni que nous la rejetons, mais simplement que nous entrons en rapport à elle et lui disons « Bonjour ».
Aujourd’hui, cette attitude est prise quasiment systématiquement comme une forme de renoncement à la vie alors qu’il s’agit exactement du contraire.
Le poète Rainer Maria Rilke a beaucoup écrit sur ce phénomène. Il en parle ainsi: « Maintenant tu n’es plus nulle part en sureté, si ce n’est dans le danger ». C’est cela que nous montre la pratique. Dans la méditation, nous prenons un risque. Nous ne savons pas d’avance ce qui va se passer et, si une angoisse survient, une irritation, un sentiment de lassitude ou d’enthousiasme, nous entrons en rapport à lui sans chercher à le contrôler.
Le fait de ne pas pouvoir tout contrôler nous met dans un rapport de danger. Mais dans le même temps, nous découvrons que nous pouvons habiter ce danger.

Comme cette conception est singulière et souvent mal comprise !
Rilke en fit lui-même l’épreuve. Il tomba amoureux de Magda von Hattingberg – qui est beaucoup plus connue sous le nom qu’il lui donna de « Benvenuta ». Mais elle refusa de répondre à l’amour du poète et dans une lettre, elle s’en explique ainsi: « Cette poésie m’émut violemment, mais combien je ressentais en même temps qu’elle était foncièrement hostile à la vie et que toute ma sensibilité se dressait contre elle. Une nuit que je ne dormais pas, j’interrogeais avec désespoir les ténèbres: pourquoi un poète, qui est capable de descendre au plus profond des sentiments humains, glorifie-t-il l’incertitude, l’angoisse, le renoncement, la résignation ? Où est l’affirmation de la vie, le courage de combattre pour la lumière, l’espoir d’u! n triomphe rayonnant ».
Rien n’est plus faux que ce qu’affirme ici Benvenuta.
Mais cette erreur nous la faisons tous. Nous nous demandons: « mais où est l’affirmation de la vie si je dois me confronter à la douleur ? »
Ce que nous ne voyons pas alors c’est que celui qui refuse de voir les ombres, ne voit pas non plus la lumière. Celui qui n’a pas fait la paix avec ce qui est blessé en lui, n’est pas vraiment en paix. Il ne peut que faire semblant.
Or les gens font trop souvent semblant, semblant de vivre, semblant d’aimer, semblant que tout va bien.

Qu’est-ce que la méditation ? L’art de ne plus faire semblant.

Parler, comme le fait Benvenuta, du courage de combattre pour la lumière est en réalité un non-sens. Nous ne pouvons pas « combattre » pour la lumière. Tout d’abord, l’essentiel n’est pas de l’ordre d’un combat ; chercher à forcer la lumière, ce n’est pas la trouver !
Ensuite, nous pouvons laisser advenir la lumière, si et seulement si nous ne sommes pas terrorisés par l’ombre.
Pour le dire d’une autre manière: nous ne pouvons pas combattre pour la guérison, nous pouvons juste faire tout ce qu’il faut pour que la guérison advienne.

Si nous regardons bien le texte de Benvenuta, qui se présente comme « positif », nous découvrons qu’en réalité il  est marqué par la terreur. Non par l’angoisse dont nous parlons – qui est saine et humaine – mais par une forme très singulière de terreur.
En un sens très profond, Benvenuta est terrorisée par la vie.
Elle ne voit pas que ce n’est pas Rilke qui a peur de la vie, mais bien elle.

Le courage et l’optimisme

Lorsque l’on m’interroge sur la méditation et que l’on me demande ce qu’elle m’a appris je réponds souvent: le courage. Cette réponse est déconcertante parce que nous ne nous attendons pas du tout à cela. Et pourtant c’est vrai. Méditer, contrairement à ce que nous pensons habituellement, ne nous permet pas de faire le « vide dans la tête », d’être serein à peu de frais, de contrôler ses émotions, de gérer son stress — mais nous apprend le courage, le courage de ne plus être terrorisé devant la vie. De pouvoir accueillir ce qui est.
Rilke revient sur cette idée, dans un des sonnets à Orphée (I, IX):

« Seul, qui déjà éleva la lyre
jusque parmi les ombres
peut pressentir et proclamer
la louange infinie »

Comment pourrions-nous louer quelque chose, célébrer la vie, la beauté, la bonté, si nous sommes terrorisés par les ombres, si nous refusons la nuit, si nous nions la mort ?
Très souvent, nous pensons que dire cela c’est être pessimiste. Mais au contraire, une telle affirmation est profondément optimiste.
Car que veut dire être optimiste ?
Non pas voir la vie en rose, être toujours heureux, mais avoir confiance dans le fait qu’au sein de chaque situation existe un possible qu’il s’agit d’aider à faire advenir. Etre optimiste c’est tout faire pour que chaque pousse finisse par s’épanouir en plante.
A l’inverse, être pessimiste c’est penser que les pousses ne donneront rien.

Nous pouvons être optimistes seulement si nous ne renonçons pas. Seulement si nous ne refusons pas la douleur et si nous nous ouvrons à l’entièreté de la vie. Sans faire ce mouvement, nous ne sommes pas optimistes. Nous rêvons seulement les yeux ouverts. Et cela crée beaucoup de souffrances…

Être un bon paysan et le sens de l’humour

Tout l’enseignement de Chögyam Trungpa est marqué par cette perspective. Il explique cela de la manière suivante :

« Il y a deux types de paysans, le mauvais jette son fumier à la poubelle, le bon s’en sert pour faire pousser des plantes magnifiques ».

C’est une autre manière de dire que le chemin ne consiste pas à nous débarrasser de ce qui nous fait mal mais de voir plutôt comment il peut donner naissance à quelque chose de fertile et de beau.
La poète Nelly Sachs dans son livre « En provenance de la nuit » écrit ainsi : « Bien des choses doivent rester lourdes. Et les marchands d’âmes veulent rendre tout léger. Imposer à sa souffrance un contenu, comme le demande le Voyant, c’est là le plus lourd ! »

Ces paroles font beaucoup de bien. Car en effet, dans la vie, il y a des choses qui doivent rester lourdes. Nous devons accepter de leur donner du poids. Il existe une gravité de l’existence et il est absurde de le nier.
La méditation consiste à apprendre à reconnaître la gravité de l’existence. Toutefois, cette gravité n’est pas opposée à un sens de légèreté réelle, au sens de l’humour. Elle les rend même possibles.
Le cinéma fait parfois apparaître à l’écran ce vrai sens de légèreté. Dans le film « Ninotchka » de l’extraordinaire Lubitsch, par exemple, il y a un très court dialogue lorsque quelqu’un entre dans un café et dit : « – Je voudrais un café sans crème ». Et le serveur répond: « – Nous n’avons plus de crème mais nous pouvons vous faire un café sans lait ».
Voilà une parole qui est profondément en rapport à l’existence. Pleine d’humour est infiniment profonde.

Donner à la vie son propre poids

Au fond, ce que j’essaie de montrer c’est que le problème n’est pas nos faiblesses, ni nos erreurs, ni les fautes que nous avons commises. Le problème c’est l’hypocrisie qui consiste à se mentir sur ce que nous sommes.
Nous errons du coup entre deux écueils: nous nous en voulons de nos fautes et de nos erreurs et, dans le même temps, nous cherchons à les justifier. Nous ne portons pas ce que nous devrions porter. Nous ne déposons pas les fardeaux inutiles.
Nous refusons de faire les efforts nécessaires pour grandir et laisser la vie œuvrer en nous, et nous refusons dans le même temps, de nous laisser en paix, de cesser de nous torturer.
Comme c’est étrange ! Nous en faisons bien trop et bien trop peu – chaque fois à contre temps, à contre sens, à contre-vie.
Une des grandes leçons de la pratique de la méditation est qu’il nous faut apprendre à vivre l’existence qui nous est propre. Telle qu’elle est. Une telle existence n’est peut-être pas parfaite, ni « transcendantale », elle est nôtre. Nous devons apprendre à nous poser en elle, à nous laisser en quelque sorte « tomber en elle ».
Méditer, c’est cela : nous asseyant pour de bon, nous ne faisons rien. Ce non-faire est un faire éminent. Nous faisons alors quelque chose d’incroyablement précieux: nous laissons la vie œuvrer en nous.