Newsletter de mai 2014

Nous ne sommes pas séparés du monde

À l’école de la joie, voir comme un ange

Coupé du monde, de son corps et de soi

La pratique de la méditation permet de découvrir l’une des grandes racines de la douleur d’être un être humain. Elle réside dans le sentiment d’être séparé des autres et du monde — de se sentir isolé.
Il nous faut commencer par faire véritablement l’épreuve de cette séparation. Car c’est là un des surprenants paradoxes : souvent, nous ne voyons pas que réside ici la source de nos difficultés.
Nous avons bien parfois le sentiment d’être séparé du monde. Tout nous paraît comme distant et même parfois étranger, voire hostile. Les choses nous résistent et nous ne comprenons pas toujours très bien ce qu’il faut faire.
Mais le phénomène nous semble inévitable et sans grande importance.
Nous avons oublié qu’il est possible de se sentir beaucoup plus uni à la nature, au souffle du vent, à l’espace et aux autres.

De façon douloureuse, cette séparation se retrouve en nous. Nous ne percevons généralement plus le lien profond nous unissant à notre corps qui nous est du coup un peu étranger. Nous établissons avec lui un rapport instrumental. Nous nous servons de lui sans l’habiter ou nous essayons d’éviter qu’il nous fasse trop souffrir. Nous faisons du sport, nous cherchons à maigrir, nous voulons qu’il nous donne du plaisir…
La grande étrangeté de cette situation est que pour la plupart d’entre nous, nous n’avons pas le sentiment de subir cette coupure.
Nous utilisons notre corps et cela nous semble déjà très bien. Faire l’épreuve que nous ne l’habitons pas, que nous sommes loin de lui, privés de toute une ampleur de l’existence, ne nous effleure pas.

Cette double séparation se marque par une profonde coupure avec soi. Nous vivons à côté de ce que nous sommes vraiment. Nous nous activons, nous nous agitons, répondons à des sollicitations mais sans jamais toucher un sol ferme. Et du coup, nous ne savons plus ce que nous voulons, ce à quoi nous aspirons.
Certes, cette séparation n’est pas toujours insupportable ; le plus souvent elle reste même inaperçue et nous nous en accommodons.
Nous pouvons au mieux en voir les conséquences dans cette agitation incessante, dans cet assombrissement douloureux de tout notre être, dans cette façon de vouloir toujours être rassuré… Mais ne faudrait-il pas examiner ce phénomène à sa racine ?
Je crois que là est l’un des plus importants apports de la pratique de la méditation : nous permettre de faire l’épreuve de cette séparation et nous montrer du coup comment retrouver l’unité intrinsèque, l’unité de notre propre être comme celle qui nous tient inséparable du monde et des autres.

L’illusion d’une identité unitaire

Première découverte : la méditation nous fait découvrir que lorsque nous parlons de monde « extérieur » — nous nous égarons.
Nous sommes toujours en rapport à quelque chose, en train de parler ou de penser à d’autres êtres, de nous relier à des choses — prendre cette tasse et la remplir de thé, mettre cette chemise ou prendre ce stylo en main.
Par quel sort maléfique serions nous emmurés dans une prison nommé « subjectivité » ou encore « identité »… qui serait séparée du monde ?
Suis-je vraiment un individu isolé du monde qui pourrait réussir parfois à sortir de son enfermement ? Suis-je cette île qui doit tenter de construire des ponts pour rejoindre d’autres îles ?

Dans la méditation, nous découvrons que rien ne ressemble dans l’expérience concrète à cette fiction de l’individu comme unité statique.
Nous croyons par exemple avoir des raisonnements cohérents, un esprit unifié. Et dès que notre pensée devient discontinue, chaotique, dès que nous sommes submergés, nous sommes inquiets.
Pourtant rien dans notre expérience ne peut correspondre à cette unité fabriquée.
Je suis assis sur mon coussin de méditation, je sens mon corps posé, je fais attention à la respiration qui va et vient, mes perceptions m’ouvrent à l’ampleur du monde.
Notre expérience est beaucoup plus disparate, diverse, multiple, étagée, feuilletée — ouverte — que nous ne le pensons. Nous sommes en ce sens plutôt un essaim en mouvement et en relation qu’une unité statique.
Si l’on regarde bien ce phénomène, nous le reconnaissons aisément. Et pourtant, dans la vie courante, nous l’oublions et nous nous identifions à cette fiction.
Nous libérer de cette idée fausse est essentiel.

Nous ne sommes pas séparés du monde

En pratiquant la méditation, nous remarquons ainsi — et c’est une découverte très précieuse — qu’être soi, corporellement présent, c’est être un avec le monde.
L’arbre qui se dresse au milieu du champ et que je vois n’est peut être pas aussi séparé, distinct, loin de nous que nous l’imaginons. En réalité, il existe une unité beaucoup plus profonde entre notre être et lui. Et peut-être est-il possible de sentir que l’arbre lui-même nous regarde… Cette expérience est une expérience toute simple dont généralement seuls parlent les enfants et les poètes. Ce sont pourtant eux qui ont raison !
La nature, lorsqu’elle est pensée comme séparée de nous, ne devient plus qu’un ensemble de rouages. Elle apparaît comme une multitude de mécanismes que l’on peut décrire de manière objective et gérer de manière plus ou moins prédatrice.
Mais lorsque le mur que nous avons construit tombe, nous découvrons que la nature n’est pas morte. L’arbre est vivant à la mesure de notre propre présence au monde. Et c’est à apprendre à le laisser être vivant que nous sommes appelés. Nous avons ici une responsabilité décisive.

Il en est de même dans le rapport que nous entretenons à un autre être humain. La plupart du temps, dans l’affairement quotidien qui est le nôtre, il n’existe aucune possibilité d’avoir un rapport réel avec les gens que l’on rencontre. Nous nous parlons, nous énonçons le discours convenu que nous connaissons par avance, sans qu’il se passe quelque chose. Nous restons séparés.
Nous « échangeons » comme on dit — mais une rencontre réelle a-t-elle lieu ?
Nous ne laissons pas la place à une authentique rencontre — qui toujours bouleverse les frontières et les identités.

Être soi, c’est être au monde

En prenant toute la mesure de l’expérience que nous faisons en méditation, nous découvrons qu’être pleinement présent n’est pas être fermé sur soi, comme en une sorte de monade ou de cellule — mais devenir l’espace même où tout peut se recueillir.
Oui, méditer, c’est devenir l’espace où tout peut être, tel qu’il est, pleinement.
C’est pour moi l’une des découvertes les plus passionnantes de la pratique.

Autrement dit, la méditation consiste à retrouver l’harmonie entre le monde qui vit en nous et le monde dans lequel nous vivons. En faisant s’épouser ces deux mondes, nous vivons l’expérience d’être un. Expérience que nous avons tous vécue par moments, que nous ne vivons sans doute pas de manière continue mais la méditation travaille à nous la rendre familière.
Ainsi, la méditation nous ramène à cette unité première où vivre s’allège. Si l’on regarde bien, on voit que c’est de cela dont parlent les gens lorsqu’ils évoquent leur souci de la joie ou du bonheur. Car c’est en effet cette expérience qui rend le plus joyeux un être humain. Ne plus être séparé… ne plus être isolé, sans contact.
En ce sens, la méditation, qui nous apprend à habiter cette unité vivante, est l’école de la joie.

Voir comme un ange

Rilke pense ce phénomène d’unité comme le fait de voir comme un ange. Pour comprendre ce qu’est un ange, il faut se souvenir ici de la phrase surprenante qu’écrivit Williams Carlos Williams dans la préface qu’il rédigea pour Howl de Ginsberg. Evoquant son jeune cadet, il écrit : « le poète est damné. Certes. Mais il n’est pas aveugle. Il voit comme un ange. »
La damnation du poète vient du fait qu’il est exposé à la souffrance – la sienne et celle du monde, sans pouvoir s’en protéger. Il est du coup bien maladroit dans le monde. C’est aussi le sens du célèbre poème de l’albatros de Baudelaire. Etrange destin que de ne pas refuser d’être exposé à la douleur du monde.

Mais qu’est ce qu’un ange ?
L’ange est l’être qui rend visible l’invisible et qui rend invisible le visible. Tel est le visage le plus ample de l’unité que je cherche ici à nommer. L’espace intérieur du cœur et l’espace du monde sont réunifiés.
L’ange voit amplement avec le cœur dans une dé-séparation profonde.
Autrement dit, un tel regard est absolument libre de toute saisie.

Qu’est ce que c’est méditer ?
C’est voir comme un ange. Vous ne séparez plus le visible et l’invisible.

Vous voulez savoir si vous méditez pour de bon, ou si vous n’y êtes pas du tout?

Vous avez là un véritable point de repère. Vous méditez dans la mesure où vous voyez de ce regard là. Votre expérience peut être difficile, vous pouvez être submergé de pensées, mais il y a un moment, qui ne dure peut être qu’une fraction de seconde, ou tout est réaccordé. Il n’est pas possible de saisir cet éclair, ni bien sûr de le fabriquer.
En ce sens méditer, c’est se familiariser avec l’impossible, se familiariser avec l’éclair que constitue l’unité véritable. Entièrement insaisissable mais absolument réel.

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