Newsletter de février 2017

Pourquoi « Foutez-vous la paix » éclaire et transforme le rapport à la pratique de la méditation ?

Depuis plusieurs mois maintenant, je propose de comprendre la pratique de la méditation à partir de ce geste où l’on se fout la paix. C’est un moment pivot de l’effort que je tente de mener pour transmettre ce que j’ai reçu sous le nom de pratique de la méditation.
J’ai découvert la pratique il y a presque une trentaine d’années. Comme vous le savez sûrement, la méditation puise son origine dans la tradition bouddhique, et les premières personnes initiées en Occident l’ont été dans un cadre traditionnel auprès de maîtres tibétains ou japonais par exemple. Depuis lors, un travail important a été entrepris pour la transmettre de manière non religieuse, pour en parler à partir de sa propre expérience sans répéter une doctrine toute faite. Face aux difficultés qui sont les nôtres, hommes et femmes vivant au xxie siècle, il était inévitable de repenser la manière de présenter la méditation. Ce travail est toujours en cours et, pour ma part, je ne cesse de continuer à creuser la question. J’y suis peut-être plus particulièrement enclin en raison de mon parcours au sein de la philosophie occidentale.
Au fil de ce travail, j’en suis venu à l’idée que l’essentiel de la méditation, c’est ce geste : Foutez-vous la paix.

La méditation n’est pas un nouvel outil de performance

En effet, avec les années, j’ai réalisé que l’obstacle majeur pour comprendre la pratique de la méditation – quels que soit les efforts réalisés pour la transmettre – est que nous l’abordons comme la plupart des choses que nous faisons dans notre vie d’hommes et de femmes hyperactifs.
Nous cherchons à pratiquer le mieux possible en vue d’obtenir un résultat immédiatement mesurable. Nous sommes ainsi pris dans une certaine forme de performance, et souvent de manière inconsciente. On s’assied pour méditer et, tout de suite, on se demande comment faire pour y arriver. On veut réussir quelque chose. Ou bien nous doutons que la pratique soit faite pour nous parce qu’elle nous semble trop dure ou trop compliquée. Ou l’on se demande s’il est vraiment nécessaire de suivre toutes les indications : est-ce que je dois vraiment prendre cette posture ? Est-ce vraiment nécessaire que je suive mon souffle ? Et si je n’y arrive pas ? Et si je pense trop ? Et si j’ai mal ? Et si les autres se rendent compte que je n’y arrive pas ? Pourquoi tout le monde y arrive sauf moi ?
On s’en veut d’avoir des pensées, on s’en veut de ne pas avoir une bonne posture, on s’en veut de ne pas réussir à suivre son souffle…
Malgré tout ce qu’on peut nous dire, nous restons absolument convaincus que nous devons réussir à atteindre un état particulier et nous sommes déçus de ne pas y parvenir. On entre dans une continuelle auto-évaluation qui nous conduit à nous dénigrer en permanence.
Arrêtons cela ! Abandonnons cette idée que méditer c’est réussir quelque chose.
C’est pour cela que je dis qu’il s’agit juste de se foutre la paix, de revenir au point zéro, de revenir à l’espace plein de vie où nous sommes, là, maintenant.

Le burn-out comme signe de notre temps

Je suis d’autant plus convaincu que nous souffrons de ce sentiment de ne pas être à la hauteur, de cette recherche de performance, que je vois depuis des années augmenter ce qu’on appelle le burn-out. Ce phénomène me frappe énormément et je trouve qu’on ne réfléchit pas assez à ce qui se joue là.
On veut tellement bien faire, réussir, répondre aux injonctions réelles ou imaginaires que l’on s’impose qu’on se pousse à un point tel que ça en devient invivable. Tellement invivable qu’on finit un matin par ne même plus pouvoir se lever de son lit… Je connais de nombreuses personnes qui ont vécu cette situation insoutenable et je ne cesse d’entendre à ce propos de nouvelles histoires qui me serrent le cœur…
Bien sûr, nous ne sommes pas tous menacés par le burn-out, mais nous sommes tous marqués par cette pression qui nous prive de vie. Aujourd’hui, il est rare de pouvoir se coucher le soir en ayant le sentiment d’avoir fait tout ce que nous avions à faire durant la journée. Nous n’arrivons plus à répondre à toutes les sollicitations qui nous assaillent quotidiennement. Nous ne pouvons plus être au courant de toutes les informations. Nous ne pouvons plus accomplir toutes les tâches qui nous incombent. Nous ne pouvons plus répondre à tous nos mails. La pression nous étreint et il faut dénouer ce nœud qui nous enserre !
Pour cela, il faut commencer par se foutre la paix, ne plus rien chercher à faire – pour ne plus risquer de mal faire –, juste s’arrêter un moment, arrêter toute pression, tout objectif.
La méditation, au risque de devenir une nouvelle forme d’agression et de violence, ne peut pas être présentée comme une nouvelle forme de tension, de défi visant à nous permettre de réussir quelque chose !

La méditation n’est pas un instrument de bien-être, mais nous ouvre à l’effervescence de la vie

Un autre défi que je tente de relever en présentant Foutez-vous la paix, c’est sortir de l’idée que la méditation serait un instrument de bien-être !
Aujourd’hui, la méditation est presque partout comprise ainsi. Or, je crois que c’est une très profonde mécompréhension. En la voyant à partir de ce prisme, la méditation est radicalement déformée.
La méditation n’est pas une expérience où l’on soit se sentir calme et confortable. On ne pratique pas pour vivre un moment agréable.
On la présente souvent ainsi simplement parce que nous n’arrivons pas à décrire réellement ce qui se passe lorsqu’on pratique. Je crois qu’à partir de ce geste où l’on se fout la paix s’éclaire le fait que le cœur de la pratique est un soulagement profond – ce qui est tout différent.

Encore une fois, mes propos ne sont pas une critique du bien-être. Je n’ai absolument rien contre, c’est très bien que l’on puisse connaître des moments de bien-être, mais ces quelques instants agréables que l’on vit de temps en temps ne peuvent pas venir répondre assez radicalement à ce qui nous empêche de vivre, à la source de notre mal-être. Un moment de bien-être n’a jamais suffit à apaiser quelqu’un qui souffre, qui est angoissé, qui est loin de lui, qui se sent mal.
Il faut retrouver la capacité de se foutre la paix pour que quelque chose en nous s’abandonne, pour qu’on puisse s’ouvrir pour de bon et retrouver un rapport neuf à la vie.
De ce point de vue, j’ai l’impression que se foutre la paix touche plus profondément le cœur de l’expérience méditative et le cœur de toute guérison, alors que les discours habituels sur le calme, la sérénité, la détente, le détachement s’en éloignent.

Comment Foutez-vous la paix peut ouvrir un chemin dans la méditation ?

Je considère Foutez-vous la paix comme étant, pour une part, la porte d’entrée pour comprendre la méditation.
Par ce geste, nous avons tout de suite un aperçu de ce qui constitue le cœur véritable de la méditation, et c’est parce qu’aujourd’hui, le chemin est extrêmement bien structuré au sein de l’École occidentale de méditation que je peux montrer ce geste. Si j’avais commencé par parler de Foutez-vous la paix sans avoir fondé l’École et montré comment la méditation se structure et fait chemin, cela aurait été une forme d’imposture.
Je ne le dirais jamais assez : Foutez-vous la paix, est le lieu à partir duquel peut avoir lieu un effort juste, une discipline bénéfique. Je me fous la paix. Je laisse tomber la pression, les objectifs, la peur – et à partir de là je peux avancer pour m’épanouir et non plus me punir.
C’est ce renversement que je tente de décrire dans mon livre. Non pas abandonner tout effort, mais renoncer à ceux que je fais avec violence et qui ne font que m’épuiser et me blesser.

Par Foutez-vous la paix, on touche un aperçu de la liberté au cœur même de la pratique de la méditation. Par là, un renversement pédagogique crucial a lieu. On commence tout de suite par goûter le fruit du travail plutôt qu’effectuer un dur labeur avant de voir et de comprendre pourquoi il était nécessaire de faire tout cela.
En d’autres termes, foutez-vous la paix consiste à se placer là où tout va bien. Là où tout est résolu. À partir de là, le travail est beaucoup plus simple et joyeux.

Ensuite, si on veut explorer plus avant cette liberté, il faut entrer dans toute la précision et la complexité de la méditation. L’École occidentale de méditation s’appelle « école » parce qu’elle a pour dessein d’aider chacun à apprendre et découvrir toute la richesse de la méditation.

Pour cela, trois stages de méditation sont proposés. Ils aident à entrer en rapport avec trois aspects de la pratique. J’ai conçu ces stages pour permettre à chacun de travailler et explorer cette liberté radicale qu’on découvre grâce à Foutez-vous la paix.
Le premier stage est la découverte de l’entrée dans la pleine présence par la pratique. Le deuxième stage explore comment cette pleine présence donne un sens de confiance.
Et le troisième stage met l’accent sur la dimension de l’amour bienveillant au cœur de la pratique.

Je suis convaincu que c’est dans le déploiement de ces trois aspects que la méditation peut vraiment faire sens pour chacun dans le monde d’aujourd’hui.
Si j’ai eu l’idée de créer des stages de cinq jours en résidentiel c’est parce que je pense qu’être ainsi immergé est bénéfique. Par là, on goûte vraiment l’expérience que l’on fait en pratiquant, on peut comprendre la méditation de l’intérieur, on voit vraiment ce qu’il se passe, on voit mieux son esprit, ses émotions, et l’expérience montre que cela nourrit profondément sa pratique. On gagne en confiance dans la pratique. On éprouve réellement comment elle peut changer notre vie pour le meilleur.

Je suis très ému des témoignages nombreux que je reçois de personnes qui, ayant lu le livre, me disent combien cela a changé leur pratique d’une manière qui les surprend eux-mêmes. En fait, Foutez-vous la paix est à la fois une manière d’entrer dans la pratique d’une manière sûre, mais c’est aussi le sens le plus profond de toute pratique.
En effet, entrer dans la profondeur même de la pleine présence, c’est l’expérience de Foutez-vous la paix. Entrer dans la confiance, surmonter les doutes et la peur, voilà qui émerge aussi de Foutez-vous la paix, et enfin, c’est là le sens de la bienveillance – qui cesse d’être un effort. Là est le cœur secret de la pratique qu’il nous faut apprendre encore et encore : il existe une certaine manière de ne rien faire qui, loin d’être abandon, fatigue et renoncement, est l’acte le plus profond de liberté et de transformation.