Newsletter de novembre 2014

La pureté et l’ouvert

Le sens profond de la méditation est une énigme. En pratiquant nous ne faisons pas vraiment quelque chose.
Nous sommes — c’est tout.
Et pourtant nous touchons ainsi à la racine de la vie. Nous faisons l’épreuve de la pureté du réel — une expérience de fraîcheur et d’innocence comme celle que l’on peut éprouver lorsque nous buvons une eau de source claire et fraîche ou quand, par une belle matinée d’été, nous nous baignons dans la mer.

Gagner la pureté

Sans se retourner
L’eau perd sa pureté quand elle devient boueuse ; les êtres humains la perdent lorsque, par trop d’intentions, de calculs, de crispations, ils troublent leur cœur. Ils perdent alors l’évidence. Le fruit goûté n’est pas éprouvé. L’être avec lequel on partage le repas, n’est pas rencontré. L’amour n’est pas célébré.
Le poète Rainer Maria Rilke ne cesse de revenir sur ce danger qui toujours nous menace :

« Qui nous a ainsi retournés sur nous,
quoi que nous fassions nous avons cette allure
de celui qui s’en va ? Et comment sur
la dernière colline d’où sa vallée entière se montre à lui
une fois encore, il se retourne, s’arrête, s’attarde
ainsi nous vivons et toujours prenons congé. »
(Elégie de Duino, VIII)

Dans ces vers, Rilke dénonce notre besoin de confirmation qui nous sépare de la pureté et de l’innocence. Plutôt que de chercher à saisir ce qui arrive, de nous y attarder, essayons de coïncider avec.
Tel est le dessein de la méditation : apprendre à ne plus se retourner.

La dimension tragique

J’ai été particulièrement frappé en écoutant à la radio un père parler de la mort de son enfant. Il insistait sur le fait que tout deuil est impossible à réaliser et qu’on ne peut pas « passer à autre chose ». Face à la mort d’un être cher, rien ne peut venir nous consoler.

Dans l’immensité de son chagrin, cet homme avait des mots très purs parce qu’il ne cherchait pas à plaire, à convaincre, à se mettre en valeur. Il disait la vérité nue.

Le phénomène est là très visible : dans les moments tragiques de l’existence, le risque est de vouloir donner des raisons et des causes. Or, pour tout ce qui est essentiel, il n’y a pas d’explications possibles. C’est là l’extraordinaire sens du livre de Job, qui est l’un des textes les plus énigmatiques de la Bible. Job confronté au malheur, reste sans réponse, et surtout il refuse, avec une force impressionnante, toute explication et toute consolation. Telle est même la pureté de Job.

Etre sans réponse

Qu’est-ce qu’avoir le cœur pur ? C’est être prêt à rencontrer la réalité avec ses aspects ouverts et ses aspects fermés. C’est ne pas savoir d’avance ce qu’il faut faire.
Je ne dis évidemment pas qu’il ne faut pas faire l’effort de comprendre, d’écouter, d’apaiser ce qui doit l’être. Mais cela ne peut être en vérité que provisoire. Aucune compréhension n’est définitive. Le réel est inépuisable. Et c’est parce que nous l’oublions que nous perdons la pureté.

Soi

Ayant touché cette dimension de pureté, nous devenons.
Le phénomène surprend. Mais c’est tout simple : être soi, c’est accepter de ne pas tout comprendre de soi. C’est reconnaître qu’il n’est pas possible de se posséder. C’est s’en remettre à ce qui est et reconnaître que chaque phénomène contient lui-même son sens.

L’énigme d’être incompris

Etre soi, c’est donc le contraire de ce qu’on croit le plus souvent. C’est non pas se saisir soi-même, mais assumer d’être incompris. Tout être humain est nécessairement incompris. Il y a quelque chose qui ne peut jamais être absolument saisi dans ce que nous sommes.
Ne pas le reconnaître, s’y opposer même, ne fait que nous meurtrir et parfois même nous rendre comme fou.
Il nous faut y consentir.
Or on découvre qu’être incompris est l’une des sources de cette solitude qui est inhérente à toute existence humaine. Et si parfois cette solitude déchire le cœur parfois aussi, quand nous faisons la paix avec elle, elle nous rassérène.

L’opacité et la solitude

En chacun de nous réside une opacité qu’il s’agit de préserver et non de nier. Aimer quelqu’un ce n’est pas vouloir tout connaître ou comprendre de lui. Aimer l’autre c’est garder intact son secret. Aussi, je crois que le geste d’amour le plus beau, c’est de préserver en l’autre ce que lui-même ne sait pas et qu’il a à garder. En ce sens, aimer, c’est être au plus près du secret même de quelqu’un, le laisser être, lui permettre de l’être.

Par exemple, qu’est-ce que c’est être parent ? Est-ce qu’il s’agit de vouloir connaître son enfant en lui faisant passer toute une batterie de tests toujours plus performants ? Ou bien, est-ce être à l’écoute de ce qu’il est, tout en s’en émerveillant à neuf, à chaque fois ?

Etre parent n’est-ce pas garder le secret de son enfant et découvrir qu’il n’est peut-être pas « notre » enfant mais l’enfant que nous accueillons et que nous aidons à advenir à ce qui le regarde, lui, en propre ? Dans une relation de couple, n’en est-il pas, plus secrètement, de même ?

Entrer dans l’Ouvert

Parce que nous sommes à même d’être sans calcul, quelque chose qui est plus ouvert que toute nos idées, que tous nos projets, que nos espoirs et nos peurs, survient.
C’est là aussi le sens de la pratique de la méditation : nous laissons surgir l’Ouvert — là où si souvent nous avons cherché à le construire, à le fabriquer, à le rêver. Même si cela ne dure qu’un instant très court, toute personne qui pratique fait cette expérience. Par le simple fait de revenir au moment présent, une ouverture, tout à coup, survient.

Le tendre combat

La pureté – comprise comme cette forme d’ouverture première, non fabriquée – n’est pas une sérénité constante fermée sur elle-même. Elle n’est pas une mise à l’abri.
Kafka parle du combat de manière extraordinaire en montrant qu’il en existe une forme qui ne s’oppose pas à quelque chose mais qui, au contraire, garde. Un combat sans la moindre violence et dans la plus haute tendresse.
C’est pour cela que l’image qui est parfois évoquée lorsque nous parlons d’une personne qui médite est celle du chevalier. Toutes ces images pointent le côté héroïque de la pratique.
J’écris cela parce que je vois le danger de présenter la pratique de la méditation comme un moyen pour atteindre une sérénité complète, un état de pure détente, une façon d’être débarrassé de la tragédie de l’existence.
Cette conception nous égare et abîme notre humanité.
Il existe une dimension tragique de l’existence. La nier, c’est ne pas vivre.
Dans la méditation, une forme de courage se manifeste.
Nous ne nous laissons pas aller. C’est déjà l’éclosion du tendre combat.
Mais de plus nous apprenons à tenir dans la posture et dans l’attention. Et cette tenue est la noblesse de la méditation qui préserve et accomplit le sens authentique de la pureté et de l’ouvert.