Newsletter de novembre 2015

Qui dégrade autrui me dégrade

Le dimanche 15 novembre, j’ai enseigné une journée de méditation qui fut, évidemment, particulièrement poignante.
À un moment, j’ai lu l’extrait du poème de Walt Whitman que j’ai présenté dans mon livre 52 poème d’occident pour s’émerveiller (Pocket). J’ai senti que ce poème résonnait dans ce contexte d’une manière particulièrement frappante — et c’est pourquoi j’ai pensé qu’il était important aujourd’hui de l’offrir dans cette newsletter (avec la présentation que j’en donne dans l’ouvrage).

Que nous fait entendre ce poème de si précieux ?

L’horizon de sens que peut offrir notre époque. La grandeur propre à notre temps, l’engagement qu’il faut vivifier.
Je crois qu’il est aujourd’hui plus que jamais nécessaire de le rappeler, de rappeler que la voix des poètes est peut être seule à même de dire l’essentiel.

Walt Whitman, un cosmos, de Manhattan le fils, Turbulent, bien en chair, sensuel, mangeant, buvant et procréant,
Pas sentimental, pas dressé au-dessus des autres ou à l’écart d’eux
Pas plus modeste qu’immodeste.

Arrachez les verrous des portes !
Arrachez les portes mêmes de leurs gonds !

Qui dégrade autrui me dégrade
Et rien ne se dit ou se fait, qui ne retourne enfin à moi.

A travers moi le souffle spirituel s’enfle et s’enfle, à travers moi c’est le courant et c’est l’index.

Je profère le mot des premiers âges, je fais le signe de démocratie,

Par Dieu ! Je n’accepterai rien dont tous ne puissent contresigner la copie dans les mêmes termes.
A travers moi des voix longtemps muettes

Voix des interminables générations de prisonniers, d’esclaves,
Voix des mal portants, des désespérés, des voleurs, des avortons,
Voix des cycles de préparation, d’accroissement,
Et des liens qui relient les astres, et des matrices et du suc paternel.
Et des droits de ceux que les autres foulent aux pieds,
Des êtres mal formés, vulgaires, niais, insanes, méprisés,
Brouillards sur l’air, bousiers roulant leur boule de fiente.

A travers moi des voix proscrites,
Voix des sexes et des ruts, voix voilées, et j’écarte le voile,
Voix indécentes par moi clarifiées et transfigurées.

Je ne pose pas le doigt sur ma bouche
Je traite avec autant de délicatesse les entrailles que je fais la tête et le cœur.
L’accouplement n’est pas plus obscène pour moi que n’est la mort.
J’ai foi dans la chair et dans les appétits,
Le voir, l’ouïr, le toucher, sont miracles, et chaque partie, chaque détail de moi est un miracle.
(…)

Walt Whitman, Chant de moi-même, Poèmes et proses, paragraphe 24, traduction André Gide, Gallimard.

Walt Whitman (1819-1892) est aujourd’hui considéré comme le grand poète américain, celui qui a forgé une parole prophétique pour un monde nouveau.
Il a ouvert les hommes à leur source profonde, les libérant de la peur et de la mesquinerie. Le sacré, nous dit-il, n’est pas enfermé dans des églises, ou dans un ailleurs insaisissable, mais il réside dans le monde tout entier y compris dans ce que nous déconsidérons ou que nous jugeons trop simple. Le sacré se rencontre aussi bien dans l’homme méprisé que dans l’insecte ou la fleur bleue de lin.
Mais pour le découvrir, pour retrouver cette ampleur native de notre existence et du monde, il faut retrouver le chant du « moi-même ».

L’individu libéré

La tâche est d’autant plus nécessaire que nous sommes victimes de ce que le poète Allen Ginsberg, héritier de Whitman, nomme « une vaste conspiration pour imposer à l’humanité un seul niveau de conscience mécanique et pour détruire toutes les manifestations uniques de notre sensibilité. La suppression de l’individualité contemplative est presque absolue ». Oui, en effet, partout les hommes ont tendance à vivre selon des normes étroites et à se conformer aux mêmes impératifs économiques : manger la même nourriture industrielle, porter le même uniforme, écouter la même musique…
Ce poème est celui de l’affranchi qui cherche à se libérer de ses chaînes en un travail décidé.

La méditation est une entreprise de libération. Elle vous invite à ressentir ce que vous ressentez, a assumez votre singularité. Vous êtes mieux à même de dire « non » si cela est juste et nécessaire. C’est aujourd’hui plus que jamais nécessaire.

Le temps d’être libre

De façon éclairante, ce moi-même dont parle Whitman est tout sauf le moi-moi-même-et-encore-moi égocentrique qui cherche en toute situation bien-être, confort et sécurité. Au contraire, son moi s’ouvre à l’espace du monde tout entier. Il ne se sépare plus du pauvre, du réprouvé ou de la feuille d’herbe. Il ne craint pas l’inconfort et ose penser par « soi-même ». Etre soi en ce sens méditatif, c’est être vraiment ouvert et disponible.

Démocratie et spiritualité

Whitman se place du côté de tous les opprimés : « je me penche sur l’esclave des plantations de coton ou sur celui qui nettoie les latrines… sur sa joue droite je dépose le baiser familial ». Pour Walt Whitman, il s’agit ainsi de donner une assise poétique à la démocratie — qui n’est pas une simple forme d’organisation politique, mais une aspiration hautement spirituelle, une façon de reconnaître que nous sommes tous frères, qu’aucune hiérarchie arbitraire n’est légitime. En entrant en rapport à soi-même, aucun être ne nous est plus étranger ?
Ne devrions nous pas réentendre cette leçon ?

La méditation est notre grande aventure révolutionnaire. Oui, au risque de paraître utopiste, je crois qu’aujourd’hui la méditation peut nous permettre de retrouver le souffle originel des hommes et des femmes qui ont rêvé la démocratie comme cet espace de liberté et de dialogue authentique. Elle doit nous permettre de n’être aveuglé par aucun pouvoir, de respecter tous les êtres, de faire attention à ceux qui sont fragiles, pauvres et démunis.