Newsletter d’octobre 2015

Le risque, l’engagement et la percée : la méditation comme apprentissage du courage d’être

« Car le héros s’élançait à travers les haltes de l’amour, chacune le portait plus haut ».

R.M Rilke, 6e Elégie de Duino

Dans la vie, nous sommes parfois pris dans des situations qui semblent figées. Les habitudes nous gagnent, une certaine forme d’usure se présente. Notre quotidien se répète indéfiniment ou simplement est alourdi, privé de souffle. Que faire alors ?
La méditation permet de répondre à ces situations en nous apprenant à prendre un risque et à ouvrir une brèche dans cet enfermement.

Hors de la routine et de l’agitation

Par le simple fait de revenir au moment présent, à ce que nous vivons tel que nous le vivons dans l’ici et maintenant, nous faisons un premier mouvement de percée. Nous mettons un frein à la routine, au bavardage continuel qui fatigue le présent comme à l’agitation incessante.
Malheureusement, le phénomène n’est pas souvent reconnu car la méditation est trop souvent présentée comme un moyen pour atteindre un état de calme. Ce n’est évidemment pas faux, mais c’est bien trop imprécis.

Car si parfois il est vrai que nous avons besoin de paix pour découvrir un sens de présence, à d’autres moments, ce qu’il nous faut surtout c’est prendre un risque afin que les situations qui semblent figées se transforment. Et tel est alors le don que nous fait la pratique. Elle nous libère en ouvrant les portes et les fenêtres de notre prison.
Lorsque les situations sont pesantes, ternes, sombres ou mortes, quelque chose doit être pourfendu. Il faut qu’une parole soit dite, qu’un geste soit fait.

Si nous regardons bien, ce phénomène de percée peut advenir dans de nombreuses situations de la vie quotidienne. Par exemple, nous pouvons être en train de lire et le livre tout à coup nous parle. Les mots nous touchent et notre cœur s’ouvre. Cette expérience est particulièrement présente avec la poésie. Vous lisez un poème et quelque chose vous frappe, un espace entièrement neuf s’ouvre à vous ! C’est comme lorsque auprès de la personne que nous aimons, nous lui disons pour la première fois « je t’aime » ou nous lui prenons la main. Pour oser prendre ce risque et se mettre à nu, un léger mouvement d’inconfort doit être assumé. Une percée doit avoir lieu. C’est seulement à la mesure où nous sommes prêts à aller au devant de cet inconfort qu’un espace nouveau peut s’ouvrir, que quelque chose d’infiniment plus vivant peut advenir.
Il faut prendre le risque de dire « je t’aime » à ceux que nous aimons, comme il faut prendre le risque de méditer.

L’Immobilité et le mouvement

Pour comprendre plus avant ce phénomène de percée, il est important de préciser le sens de l’immobilité et le sens du mouvement. Car il existe une immobilité positive et une qui ne l’est pas, tout comme il existe un bon et un moins bon mouvement. C’est tout simple. Immobile, cela peut vouloir dire que nous pouvons mieux accueillir ce que nous vivons pour le laisser résonner. Nous donnons alors à la situation le temps nécessaire pour qu’une maturation puisse avoir lieu. C’est d’autant plus précieux que très souvent, nous voulons aller tellement vite que rien ne peut se développer et grandir. Même si quelqu’un fait des choses passionnantes dans la vie, s’il ne s’arrête pas un moment, il ne peut que s’épuiser. Un critique de théâtre par exemple, qui va voir des pièces tous les soirs, fussent-elles toutes excellentes, va user son regard. Il n’y aura plus le temps nécessaire pour que les pièces puissent résonner et œuvrer en lui. Tout devient alors une forme de divertissement.

Mais l’immobilité peut être négative. Par exemple, lorsque nous sommes figés dans nos croyances, figés dans nos doctrines, figés dans notre état d’être, figés dans une émotion. Dans ces moments, la pratique de la méditation nous permet de le remarquer et nous montre comment ne pas s’y laisser enfermer, comment permettre à la vie de jaillir à neuf. Elle nous donne de l’allant.

Oui, aussi surprenant que cela semble à première vue, en pratiquant nous retrouvons un dynamisme neuf et vivant.
Les gens ont souvent peur qu’en pratiquant, ils soient moins « actifs », « entreprenants » ou « créatifs », c’est évidemment tout à fait le contraire. La méditation favorise une immobilité bénéfique qui nous libère de toute situation figée.

Le mouvement

Le mouvement peut lui aussi être libérateur ou au contraire un enfermement.

Il nous emprisonne lorsqu’il n’est plus que cette précipitation incessante qui ne nous laisse aucun répit. Aujourd’hui, pour évoquer ce phénomène nous parlons du fait d’être « speed » ou de « stress ». Dans tous les cas, il s’agit d’une agitation qui se nourrit de son propre excès. Nous avançons comme dans un tunnel, sans plus rien voir de la lumière du jour, sans avoir en vue un dessein qui nous appelle.
Cette agitation nous fait perdre tout rapport à la présence et nous égare loin de notre propre centre.

Pire, le « shoot » que nous procure l’intensité de cette course nous laisse épuisés. Et nous avons alors tendance à courir encore plus vite pour combler notre malaise, perpétuant ainsi notre enfermement.
Il faut ici s’arrêter un moment pour redécouvrir le sens juste du mouvement authentique.

Car il existe aussi un mouvement bénéfique. Celui qui porte ce qui est en jeu à un plus grand épanouissement. En réalité, tout métier consiste à accroître quelque chose, à transformer la réalité. Ce qui importe c’est alors ce à quoi ouvre le geste, non le geste lui-même.

La méditation est un art du courage

La méditation nous apprend à trouver l’équilibre entre un mouvement bénéfique et un mouvement qui n’est qu’agitation ; entre une immobilité claire et bienveillante et une immobilité où tout est simplement figé.
Dans nos vies, nous passons tous par des moments où nous perdons cet équilibre.

La méditation peut ici aussi nous être bénéfique.
Elle l’est parce qu’elle nous montre que les moments où nous perdons pied, où nous sommes bousculés, où nous nous sentons fragiles, participent au mouvement même de la vie. Très souvent nous refusons ces moments. Dans ce refus réside une grande mécompréhension.
Généralement, nous pensons que les sages, les gens qui sont « accomplis » sont toujours paisibles. Et nous croyons que si nous réussissions à être constamment sereins, nous serions comme ces grands sages. Mais nous oublions complétement les épreuves qu’ils ont traversées.

Peut-être qu’effectivement, au bout du chemin, un état de détente et de calme nous attend. Cependant, personne n’est devenu sage en étant juste immobile. Tous les grands hommes ont traversé des déséquilibres pour découvrir des équilibres plus profonds.
Ces équilibres sont le fruit de la capacité à traverser, soutenir et assumer le déséquilibre. Il est impossible de se fixer sur quoi que ce soit. La vie impose d’être toujours en mouvement et toujours dans une certaine immobilité.

Le visage du héros

Pour nous montrer cette nécessité de ne se figer sur rien et d’assumer le risque juste, Rilke écrit ce vers saisissant : « Car le héros s’élançait à travers les haltes de l’amour, chacune le portait plus haut ».
Pour Rilke, le héros est celui qui ne s’arrête pas quelque part, qui délaisse la victoire même. Il sait que son chemin, comme tout chemin, est sans terminus.
Il est ainsi prêt à toutes les métamorphoses qui constituent une existence authentique.
Rilke nous donne aussi une autre précieuse indication : le héros s’élance dans le péril ouvert à travers les haltes de l’amour.
Pourquoi ?
Parce que nous ne pouvons risquer quoi que ce soit dans la vie si ce n’est par amour. Impossible de risquer quoi que ce soit si nous ne sommes pas habités par un amour profond, intense, neuf.
Ainsi, si nous devions trouver une devise pour qualifier ce qu’est la méditation, nous pourrions dire cela : pratiquer la méditation c’est être un héros qui s’élance à travers les haltes de l’amour, qui chacune le porte plus haut, l’invitant à une continuelle métamorphose.