Journée transe et méditation avec Corine Sombrun le 1er décembre 2019

Transe & Méditation – Entretien avec Corine Sombrun et Fabrice Midal

Que va-t-on faire lors de cette journée « Transe & Méditation » qui aura lieu le 1er décembre à Paris ?

Corine Sombrun (C.S.)

Je vais expliquer ce qu’est la transe. Je vais parler des recherches qui sont en cours et je donnerai la parole à des personnes qui ont été formées à la transe et qui pourront partager leur expérience. Donc on va essentiellement en parler et chercher à comprendre ce que c’est, comment ça se fait et ce que ça change chez les personnes qui la pratiquent.

Fabrice Midal (F.M.)

Et nous verrons comment la transe, comme la méditation, permet de changer de paradigme, comment elle nous permet de mieux comprendre ce que veut dire « vivre », « être présent », « être ouvert ». L’enjeu de la journée et d’essayer de voir comment nous pourrions être humains d’une manière un peu plus ample.

La méditation, en tout cas telle que je la présente, aide à entrer dans la transe. Je montrerai comment.

Quels sont les malentendus sur la transe qu’il faut lever ?

C.S.

Le plus gros malentendu, c’est la confusion entre chamanisme et transe. Beaucoup de personnes pensent que, parce qu’elles vivent des états particuliers, des états différents, elles sont chamanes. C’est une erreur. Elles confondent la culture et la pratique. Ce n’est pas parce qu’on fait des prières qu’on est curé. De la même façon, ce n’est pas parce qu’on vit des transes qu’on est chamane. Le chamane appartient à une culture dans laquelle il reçoit une formation de plusieurs années. Cette formation inclut l’apprentissage de la transe, mais pas uniquement.

F.M.

On a le même problème avec la méditation. On a tendance à confondre le fait de s’habiller avec une robe noire ou orange et de se couper les cheveux, avec la vérité de l’expérience méditative. On  confond la dimension culturelle orientale avec la dimension méditative. Il faudrait voir comment on peut penser la méditation et la transe à partir de nos propres existences d’Occidentaux vivant au XXIe siècle. C’est un défi passionnant !

Y a-t-il d’autres malentendus concernant la transe ?

C.S.

La transe fait souvent peur. On l’associe parfois même à des problèmes psychiatriques. En réalité, c’est beaucoup plus naturel que ce que nous pensons. La transe est une forme de dissociation. Des expériences de dissociations, nous en vivons tous les jours. Ça arrive par exemple quand on parle. Au début, on se met juste à parler. Puis, après quelques instants, on se met à faire des gestes, nos mains se mettent à bouger. On ne s’en rend généralement même pas compte. Ce n’est pas nous qui décidons des gestes que nous faisons quand on parle.  C’est ça une dissociation : on fait des gestes qu’on n’a pas décidé de faire. La transe, c’est la même chose, c’est juste un peu plus profond.

La transe est-elle une forme de pratique ?

C.S.

Oui, la transe est une pratique, elle demande un entraînement. On peut assez facilement apprendre à quelqu’un à induire la transe par la seule volonté. Mais après, il faut s’entraîner. C’est comme dans tout apprentissage : si tu ne t’entraînes pas, tu oublies. Les traces synaptiques – les réseaux neuronaux qui se mettent en place au cours de l’apprentissage – se  désactivent. C’est comme une langue étrangère, le cerveau, petit à petit, arrive à intégrer les choses. Mais il faut qu’il répète, qu’il répète et qu’il répète encore pour que tout se mette bien en place. Après ça devient plus facile. J’aime aussi prendre l’exemple du ski. Quand tu apprends à skier, au début, ça demande beaucoup d’efforts, et le résultat n’est pas très beau. Mais, petit à petit, avec quelques mois de pratique, tu peux arriver à très bien skier avec beaucoup moins d’efforts et de façon beaucoup plus harmonieuse. C’est simplement que les traces synaptiques se sont bien mises en place dans le cerveau.

En quoi la transe peut-elle nous aider dans la vie quotidienne ?

C.S.

La transe donne un accès amplifié à la réalité, à la perception qu’on a de nous-même et de l’environnement. Elle nous aide au quotidien à être plus juste avec nos sensations et nos perceptions.

Tout est amplifié. Donc quand tu es mal, tu es encore plus mal. Et quand tu es bien tu es encore mieux.

Avec la transe, on ressent plus les dissonances. On ne peut plus mettre de côté ce qui, dans notre vie, est en dissonance avec ce que nous sommes. Vous savez, tous ces trucs pour lesquels on dit : « Ça ira, j’accepte, ça passera… » Avec la transe, ça saute à la figure ! C’est comme un révélateur de vérité.

Ça peut faire souffrir. Surtout quand des émotions qui ont été niées ressortent. Mais c’est aussi très libérateur. Parce qu’on entre en rapport à ce qui se passe. Souvent, on est bloqué, mais on ne sait pas pourquoi. La transe permet de vivre avec plus de liberté les difficultés qu’on traverse.

Lors de la journée, nous verrons des vidéos de transe. C’est très impressionnant parce que la personne qui est en transe peut se mettre à crier, à hurler…  Mais quand elle sort de cette expérience, généralement elle dit quelque chose comme « ah ça fait du bien ! ». On vit toujours la transe comme une expérience libératoire. Après, il faut se mettre en phase avec ce qui a été révélé.

La transe ne nous éloigne-t-elle pas du réel ?

C.S.

Pour beaucoup, la transe est un « n’importe quoi ». Ça a l’air bizarre. Comme le mental ne le comprend pas, on pense que c’est déconnecté de la réalité. Mais la réalité, ça n’est pas le mental. La réalité c’est bien plus grand que ça. Dans ces états-là, on est vraiment en rapport avec notre réalité et avec la réalité environnante, celle qu’on ne peut pas imaginer.

Les mouvements qu’on fait pendant la transe sont l’expression de cette réalité. Ils ont une certaine cohérence. S’il y a une pathologie, par exemple, on va se mettre à faire des gestes qui ont une pertinence qu’on ne connaît pas encore. On va les faire et on va se rendre compte qu’ils correspondent exactement à ce dont le corps a besoin au moment où on les fait.

F.M.

C’est pour ça que je trouve important le dialogue entre la méditation et la transe. Je me rends compte que la conception habituelle de la méditation est devenue extrêmement restreinte. On a l’idée que la méditation consiste juste à être dans l’instant présent. Mais cet instant présent est devenu extrêmement figé, et plein d’idées préconçues. On croit qu’on est en rapport avec réel, mais on est seulement en rapport avec une conception fabriquée, mentale et pauvre de la réalité. Il faut ouvrir les portes ! Je ne vois pas comment la méditation pourrait aider les gens, si elle est juste une expérience de pleine conscience, si elle ne les ouvre pas à ce monde plus vaste. Dans le monde tibétain, la méditation donnait lieu à des tas de visions, à des chants. Ce n’était pas du tout cette sorte de volonté, un peu dérisoire, de tout contrôler.

Mais n’y a-t-il pas, dans la transe, un risque de perdre le contrôle ?

C.S.

Il y a un risque de ne pas revenir de la transe. C’est pour ça qu’il faut être très encadré quand on fait ça. La personne qui accompagne la transe doit être capable de ramener quelqu’un qui vivrait une décompensation psychotique – c’est-à-dire qui ne reviendrait pas de la transe –  en étant elle-même en transe.

C’est ce qui m’est arrivé la première fois. J’étais partie bien loin et je ne revenais pas. Le chamane a dit qu’il est venu me chercher. J’étais dans un état de choc émotionnel qui faisait que je n’avais pas envie de revenir. Je n’avais pas envie de revenir dans cette réalité qui me faisait souffrir. Pour les gens qui refusent cette réalité-là, c’est très facile avec la transe de s’échapper et de ne pas revenir.

F.M.

Heureusement que parfois on perd le contrôle ! C’est tellement soulageant. C’est pénible cet entêtement à vouloir garder le contrôle en permanence. Notre volonté de tout contrôler entrave tellement notre expérience, notre intuition, notre amour ! On finit par vivre dans un carcan.

Notre société est malade de vouloir tout contrôler. Un des bénéfices de la méditation, comme de la transe, c’est de mettre l’obsession du contrôle entre parenthèses.

C.S.

Dans la transe, on a la chance de pouvoir devenir les observateurs de phénomènes infraconscients, qui sont le reflet d’une intelligence qui se met en œuvre. Et on a la possibilité de l’observer ou non. Il y a toujours moyen de dire « je ne veux pas, je ne veux pas voir ça se mettre en œuvre, alors je le contrôle ». Mais si on accepte de laisser faire cette intelligence, alors on devient l’observateur de tout ça, et c’est assez rigolo !

Quel lien peut-on faire entre la transe et la méditation ?

C.S.

Ce sont deux états modifiés de conscience avec des similitudes et des différences. C’est ce qu’on étudie en ce moment au CHU de Lièges avec le neurologue Steven Laureys.

On a essayé de faire vivre des transes à des méditants très entraînés. Comme il connaît bien cet état, le cerveau a parfois du mal à le retrouver différemment. Mais certains méditants témoignent avoir vécu des méditations d’une profondeur qu’ils n’avaient jamais connue jusque-là. Ils sont restés en état de méditation, mais ça a été approfondi.

Par ailleurs, les recherches ont montré qu’il se produit toujours à la fin d’une transe un état d’ouverture de conscience important. On a comparé les électroencéphalogrammes à l’état de repos après une transe, avec ceux de grands méditants, et on s’est rendu compte qu’il y avait beaucoup de similitudes dans les tracés.

F.M.

Ce sont deux pratiques très complémentaires et ce sont deux regards très éclairants sur notre existence et sur les problèmes auxquels nous sommes confrontés : le manque de présence et l’enfermement dans des carcans qui nous entravent. La méditation nous ancre, elle donne une certaine stabilité, et la transe ouvre les portes et les fenêtres, et permet de faire confiance à la vie.

Je pense que le rapport entre la méditation et la transe pourrait aussi ouvrir des perspectives extraordinairement fécondes, tant à un niveau individuel que pour le monde, et notamment pour faire face à la crise écologique dans laquelle nous sommes. La grande erreur, aujourd’hui, consiste à chercher des solutions aux problèmes du monde en restant dans l’analyse et le contrôle. On ne voit pas que le problème vient en réalité de cette volonté de contrôle. On essaie de tout contrôler, au point qu’on ne respecte plus rien. On tue la créativité, on tue l’inspiration. On ne se respecte plus, on ne respecte plus la vie, ni en nous, ni dans le monde.

Et c’est pourquoi j’aime tant le film Un monde plus grand. Il témoigne de façon si juste de cette expérience libératrice.

Quelle était ton expérience quand, pour la première fois, tu as vu le film qui raconte ton parcours, Un monde plus grand ?

C.S.

Quand j’ai vu le film pour la première fois, j’ai pleuré. J’ai pleuré d’émotion, de joie. J’étais émue par les images. La réalisatrice, Fabienne Berthaud, a tellement réussi à nous mettre dans un état particulier. Au travers des images, elle a réussi à parler de l’invisible. Et à nous montrer l’invisible sans le démontrer. Ça m’a beaucoup touchée.

F.M.

C’est très important ce que tu dis. Le film réussit à montrer l’invisible, sans faire de discours, et je crois que ça peut faire énormément de bien aux gens. Il nous fait sentir cet invisible duquel on a été coupé par toute une idéologie – ce que j’appelle la légende du monde mort. Il y a une sorte de transmission par le film qui permet de faire cette expérience-là.

J’ai été surpris. Je ne m’attendais pas, avant de voir le film, qu’il soit possible de faire vivre l’expérience de la transe et de montrer ce que ça ouvre. Il n’y a pas du tout ce côté un peu voyeur, qu’on pourrait redouter avec le cinéma. Il y a quelque chose de complètement intégré, juste et sincère.

C.S.

Fabienne Berthaud n’a jamais triché, ni avec les images ni avec la comédienne. Et ça se sent dans le film. Ça ne fait pas faux. Les images sont brutes, les jeux des acteurs sont bruts. Et les gens sont touchés par cette forme de brutalité, dans le bon sens du terme. Dans toutes les avant-premières qui ont eu lieu un peu partout en France, il y a eu beaucoup d’émotions et cette sincérité est ressortie à chaque fois.